Lettre d'Arlette Laguiller à Robert Hue

22 Octobre 1999
Nous publions ci-dessous la lettre adressée par Arlette Laguiller à Robert Hue, à la suite de la manifestation du 16 octobre.

A Robert Hue.

Lundi 18 octobre 1999.

Je tiens à vous féliciter du succès de la manifestation du 16 octobre dont vous avez pris l'initiative le 12 septembre lors de la Fête de l'Humanité.

Comme tous les commentateurs l'ont remarqué, le Parti Communiste a fait à cette occasion, la démonstration de sa capacité de mobiliser et de faire descendre dans la rue des dizaines de milliers de travailleurs, de chômeurs, de licenciés, représentant une partie importante de la fraction la plus combative des classes laborieuses.

Mais, selon moi, c'est aussi la preuve que les travailleurs et les classes populaires répondent, positivement, en masse, lorsqu'on leur offre, clairement, la possibilité de réagir aux attaques dont ils sont victimes.

Bien sûr, les dizaines de milliers de personnes qui ont manifesté samedi étaient en majorité des militants mais ils ne seraient pas venus aussi nombreux s'ils n'avaient ressenti autour d'eux, dans leur milieu, dans leurs entreprises ou leurs quartiers, que cette manifestation avait le soutien moral de la majorité des classes populaires. Et il est évident que tous ces militants, du Parti Communiste ou syndicalistes, plongés dans les problèmes des classes populaires étaient heureux, libérés, d'être enfin appelés à agir contre le patronat et les politiques ne prenant pas en compte leurs intérêts vitaux, voire s'y opposant.

La presse tente de nous présenter, vous et nous, comme défendant au travers de cette manifestation, des objectifs opposés. Vous dites que le gouvernement doit tenir plus compte des intérêts populaires et je dis qu'il faut contraindre Jospin à le faire.

Votre politique est de participer à ce gouvernement pour le changer de l'intérieur ce que je crois impossible, tandis que je pense qu'il ne changera que sur une pression extérieure du monde du travail. Mais malgré cette divergence, nous devrions pouvoir pour l'avenir, envisager des actions communes.

Pour en revenir à cette manifestation du 16 octobre, je suis heureuse que l'organisation que je représente, Lutte Ouvrière, ait pu contribuer, dans la mesure de ses moyens et de ses forces à son succès et cela appelle de ma part une troisième conclusion. Lutte Ouvrière représentait près de dix pour cent des manifestants mais le gros de ces derniers était des militants du PCF et cela traduit le rapport des forces militant, sur le terrain, entre Lutte Ouvrière et le Parti Communiste. Par contre, sur le plan électoral, Lutte Ouvrière a représenté entre la moitié et les deux tiers des voix du PCF. A mon sens cela démontre que si le PCF tenait un langage plus offensif, plus radical et plus clair, il retrouverait ses scores électoraux du passé et ne serait pas contraint de se limiter à être la béquille populaire du gouvernement socialiste Jospin-Aubry. J'en profite pour rajouter que, contrairement à ce que la presse me fit dire nous ne sommes pas à Lutte Ouvrière, des adversaires du Parti Communiste ou de ses militants mais de la politique suicidaire qui le conduit à perdre des voix et à être le soutien d'un gouvernement où figurent à des postes clé pour ne citer qu'eux, Aubry, ancien cadre dirigeant de Péchiney et Strauss-Kahn, soutien affiché de la bourgeoisie.

L'objet principal de cette lettre, avant la réunion des initiateurs de cette manifestation et des ralliés de la dernière heure, certains malgré eux, est de vous féliciter, je l'ai déjà dit, d'avoir pris cette initiative mais aussi de vous redire ce que je vous écrivais en septembre dans ma réponse à votre invitation sur la déclaration de Lionel Jospin selon laquelle c'était aux travailleurs d'agir contre les licenciements envisagés par Michelin :

" (...) Lionel Jospin, à propos de l'attitude provocante de Michelin, redécouvre en paroles la lutte de classes qu'il était le seul à croire disparue, car le grand patronat - Michelin comme tous les autres - n'a jamais cessé de mener une lutte permanente contre le monde du travail avec, pour résultat, le chômage que l'on sait, le développement de la précarité et l'aggravation des conditions d'existence de l'ensemble du monde du travail. (...) Voilà pourquoi je considère et je souhaite que la manifestation que vous envisagez ne soit pas sans lendemain. Nous savons tous qu'une manifestation d'un jour, dont le patronat sait qu'elle n'aura pas de suite, n'est pas de nature à I'impressionner. La manifestation n'aura de véritable signification qu'en étant une première étape dans un plan de mobilisation de l'ensemble du monde du travail, qui, en lui redonnant confiance dans les luttes, conforterait la conviction qu'ensemble, les travailleurs ont la force de faire reculer le patronat. "

Je crois plus que jamais, que vous devez renouveler de telles initiatives, peut-être une nouvelle journée de manifestations dans toutes les villes du pays pour imposer des mesures coercitives, comme l'interdiction des licenciements dans les entreprises qui en annoncent tout en ayant le cynisme d'afficher d'énormes profits. Journée d'action à laquelle il faudrait inviter les organisations syndicales à s'associer y compris en faisant campagne auprès d'elles pour que ces manifestations soient assorties d'une grève interprofessionnelle de 24 heures. Les centrales syndicales et, malheureusement, la CGT y seront peut-être à nouveau opposées. Malgré cela, comme la manifestation du 16 octobre l'a prouvé, les militants communistes qui en animent bien des sections ou des syndicats et des Fédérations, y appelleront sûrement. Ils tiendront à démontrer qu'eux-mêmes comme les travailleurs, partout dans le pays, sont prêts à réagir et de plus en plus fort si on les y appelle de façon déterminée.

Cela montrera que la manifestation du 16 octobre n'est pas un simple feu de paille sans lendemain en acceptant la continuation de la même politique. Vous avez dit qu'après cette manifestation plus rien ne serait pareil et j'espère que cette phrase a bien le sens que je lui donne et que nombreux parmi vos militants, sympathisants et électeurs ont dû lui donner.

En tout cas, nous répondrons favorablement à toute initiative dans ce sens de votre part.

Veuillez agréer mes salutations communistes.

Arlette LAGUILLER