Il y a cinquante ans, le 1er octobre 1949 : la victoire de la révolution chinoise

01 Octobre 1999

Il y a cinquante ans, en octobre 1949, dans cet immense pays d'un demi-milliard d'habitants allié jusqu'alors des puissances impérialistes occidentales, le Parti Communiste de Mao Tse-tung prenait le pouvoir. La " Guerre Froide " opposait alors les puissances occidentales à l'URSS et ses alliés. Pourtant, l'Union soviétique n'avait rien fait pour aider les communistes chinois, y compris à la veille de cette prise du pouvoir. Quant aux Etats-Unis, ils avaient jusqu'au bout soutenu et armé les vaincus, Chiang Kai-shek et son parti, le Kuomintang. La prise du pouvoir par Mao s'appuyait sur une telle mobilisation populaire que l'impérialisme ne tenta pas d'intervenir directement.

La Chine, aux centaines de millions de paysans exploités par l'empereur et la caste des mandarins et grands propriétaires fonciers, avait été au XIXe siècle pillée par les principaux impérialismes. Ils s'y étaient taillé des zones d'influence économique qui en faisaient une semi-colonie collective. Le régime impérial s'était effondré en 1911, mais la République qui en résulta ne fut qu'un champ clos où s'affrontèrent des seigneurs de guerre, clients de telle ou telle grande puissance.

L'échec de la révolutionde 1925-1927

Le Parti Communiste s'était constitué en 1921, sous l'influence de la Révolution russe et de l'Internationale Communiste. Très vite la montée des luttes, chez les paysans aussi bien que parmi la classe ouvrière, concentrée dans les grands ports industrialisés, lui donna poids et influence. Mais son intervention était orientée par les conseillers de l'Internationale, alors en voie de stalinisation, qui cherchaient à se concilier les bonnes grâces de la bourgeoisie, dite progressiste, aspirant à se dégager de la tutelle des grandes puissances. Au cours de la montée révolutionnaire, de 1925 à 1927, cette politique aboutit au massacre des militants ouvriers et paysans par les troupes du Kuomintang dirigées par Chiang Kai-shek et à l'échec de la révolution.

Pourchassés par la réaction, isolés de la classe ouvrière qu'ils avaient menée à la défaite, les militants survivants du Parti Communiste trouvèrent refuge dans les campagnes. Organisant les rébellions chroniques des paysans, ces militants du Parti Communiste Chinois devinrent les cadres militaires de la guérilla paysanne. L'armée " rouge " qu'ils mirent en place dut survivre difficilement, menacée et délogée en permanence par les armées de Chiang Kaï-shek, jusqu'en 1937, date du déclenchement de la guerre de conquête totale du pays par le Japon. Le PCC décida alors de s'allier à Chiang, qu'il présenta comme le dirigeant de la résistance nationale et reconnu comme tel par les Etats-Unis et l'URSS. Mais sur le terrain, les armées sous le contrôle du PCC se montrèrent les seules capables de lutter efficacement contre les Japonais.

Le PC, le véritable parti national chinois

Face aux hésitations du Kuomintang, le PCC s'affirma alors comme le seul parti national chinois, bénéficiant de la confiance des masses paysannes, qui proclama sa volonté de réaliser le " bloc des quatre classes " : paysans, ouvriers, petits bourgeois et bourgeois nationaux, contre les propriétaires fonciers et les bourgeois vendus aux impérialistes. Le programme du PCC n'était plus depuis bien longtemps un programme révolutionnaire prolétarien et internationaliste, mais il était devenu, depuis le début des années trente, un programme bourgeois radical, jacobin, qui n'hésitait pas à s'appuyer sur les masses paysannes (les seules avec lesquelles il était en contact permanent) pour tenter de réaliser l'unification et la modernisation économique du pays. Cette volonté de modernisation impliquait bien sûr de s'opposer à l'hégémonie impérialiste, mais seulement pour réaliser l'indépendance de la Chine, et non dans le but de remettre en cause l'existence de l'impérialisme.

Au moment de la capitulation japonaise, deux appareils d'Etat se partageaient donc le pays, tous deux bourgeois. L'un était dirigé par le Kuomintang et dominait le sud du pays et les grandes villes, que les troupes japonaises vaincues avaient eu soin de lui remettre, avec leurs armements lourds. L'autre était animé par le PCC et contrôlait les campagnes du nord. Les accords de Yalta, signés par les dirigeants des USA, de Grande-Bretagne et de l'URSS pour organiser le monde au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, reconnaissaient la prééminence de Chiang Kai-shek, qui refusait tout partage du pouvoir. L'URSS passa même avec Chiang Kai-shek un traité d'alliance valable vingt-cinq ans, négligeant ostensiblement Mao Tse-tung. Mais tant que l'alliance des " alliés " vainqueurs de la guerre se maintint, elle empêcha le déclenchement en Chine d'une nouvelle guerre civile.

La conquête du pouvoir

Celle-ci éclata dès les débuts de la Guerre Froide, Chiang Kai-shek lançant une grande offensive, fort en particulier de l'aviation fournie par les Etats-Unis. Ce fut pour lui le début de la déroute. Son régime avait en deux ans eu le temps de s'aliéner toutes les couches urbaines qui l'avaient accueilli favorablement au départ, commerçants, intellectuels et industriels. Il s'était en effet révélé inefficace et en même temps, incroyablement corrompu, pire que les gangs et les mafias traditionnels. Quant aux paysans, qui refusaient tout retour des grands propriétaires, ils étaient lancés dans une vaste jacquerie, à l'échelle de cet immense pays.

Le PCC se porta à la tête de cette révolte, remit à l'honneur son programme agraire radical quelque peu mis de côté pendant la lutte contre le Japon et, sous sa direction, les armées paysannes refoulèrent et souvent absorbèrent les troupes et jusqu'aux généraux du Kuomintang, tandis que les intellectuels et nombre de bourgeois des villes se ralliaient à lui, comme seule force capable d'instaurer l'ordre et de garantir le fonctionnement de l'économie. Les villes furent encerclées et finalement occupées, sans que le PCC tente de mobiliser la classe ouvrière. Le 14 octobre 1949, Canton était la dernière grande ville reconquise sur le Kuomintang qui se repliait dans la grande île de Formose (Taiwan).

Entre-temps, le 1er octobre, sur la place Tien An Men de Pékin, Mao avait proclamé la République Populaire de Chine.

Le régime se consacra d'abord à la remise en ordre agraire, financière et administrative du pays, de manière radicale certes, mais toujours autoritaire. Les Etats-Unis, suivis par l'ensemble des pays impérialistes, refusèrent de reconnaître le nouveau pouvoir. Chiang Kai-shek continua à représenter la Chine et siègea au Conseil de Sécurité de l'ONU. La Chine fut soumise à un blocus économique. Chinois et Américains s'affrontèrent même lors de la guerre de Corée, sous les bannières de la Corée du Nord et des Nations unies. La plupart des bourgeois chinois quittèrent le pays, emportant leurs avoirs dans l'émigration.

L'impasse de la voie maoïste

La Chine se trouva alors, par la force des choses, rejetée dans le camp de l'Union soviétique, avec laquelle elle conclut un traité en 1950. Cette alliance, toujours dominée par des soupçons réciproques qui traduisaient aussi bien les origines différentes des deux régimes que leurs rivalités nationalistes, prit fin en 1960. Et pendant une dizaine d'années la Chine ne cessa de dénoncer la coexistence pacifique et le " social-impérialisme " de l'URSS. Ce qui ne l'empêcha pas de soutenir nombre de régimes réactionnaires dans le monde et, finalement, de se réconcilier avec l'impérialisme américain au début des années 1970, avec les visites à Pékin de Kissinger puis de Nixon en 1972.

Pendant une vingtaine d'années, Mao avait tenté d'industrialiser le pays à marche forcée, en s'appuyant sur l'étatisation, et en dépit du manque de moyens technologiques, financiers et culturels, en pressurant la population laborieuse des villes et des campagnes mais sans jamais tenter de mobiliser politiquement la classe ouvrière.

Depuis 1978, l'Etat chinois s'est lancé dans une politique dite de réformes économiques, sortant officiellement de son isolement. On vante désormais l'économie de marché, maintenant opposée à l'étatisme. Mais cette évolution qui va dans le sens d'une plus grande pénétration du capitalisme diminue les capacités de l'Etat à faire prévaloir un minimum d'intérêt général. Plus l'Etat chinois laissera pénétrer le capital étranger, plus il creusera les inégalités et plus la Chine s'enfoncera à nouveau dans le sous-développement.

Ces oscillations du régime maoïste témoignent de l'impasse où s'est trouvée la révolution chinoise, comme nombre de mouvements analogues dans des pays du Tiers Monde, impasse qui elle-même n'a fait que traduire le retard de la révolution prolétarienne à l'échelle mondiale.

Vincent GELAS