Accepter la proposition de Hue, pour combattre sa politique

24 Septembre 1999

Bernard Thibault, parti en éclaireur, n'a pour l'instant obtenu qu'un succès limité avec sa proposition aux autres confédérations d'organiser une journée nationale le 4 octobre prochain, Blondel comme Notat accordant plus d'attention à leurs liens avec le gouvernement et le patronat qu'à l'unité syndicale. Il semble pourtant que celle de Robert Hue, une grande manifestation pour l'emploi, faite à son tour " à toutes les forces de gauche, à toutes les forces sociales " recueille plus d'attention.

LO ne va évidemment pas refuser une proposition de manifestation du PCF sur le problème majeur du monde du travail, ni d'en être éventuellement organisatrice.

Mais la politique des directions CGT ou PCF n'a pas changé parce qu'elles appellent à manifester. Le 4 octobre est présenté comme une manifestation destinée à contrer celle organisée le même jour par le MEDEF, surtout pas contre le gouvernement ou sa politique, qui sont pourtant les meilleurs défenseurs des intérêts du patronat. Bien qu'elle soit programmée à la veille du débat parlementaire sur la loi Aubry, la CGT (comme le PCF, les Verts ou une partie du PS) ne vise qu'à amender celle-ci, alors qu'elle est fondamentalement perverse et que, nouvelle agression contre la classe ouvrière, elle doit être combattue pas améliorée.

De même le PCF entend " aider " le gouvernement, pas en sortir, ni cesser de le soutenir. Ce gouvernement annonce pourtant une offensive redoublée contre les salariés dans les mois à venir (pas d'obstacle aux suppressions d'emplois programmés par milliers par Michelin et bien d'autres groupes, deuxième loi Aubry aggravant les conditions de vie et de travail des salariés, sans créer d'emplois mais en doublant les subventions aux patrons, réforme du système de santé, hôpitaux et sécurité sociale, réforme du système des retraites...). Et les revendications avancées par Robert Hue (" moratoire sur tous les plans de licenciements ", " des droits nouveaux aux salariés et à leurs organisations représentatives ", " en finir avec le scandale des fonds publics pour l'emploi donnés aux entreprises ", " commission nationale de contrôle de l'utilisation de ces fonds ") sont soigneusement formulées pour ne pas coincer Jospin.

Alors, appeler et organiser une manifestation avec le PCF (et sans doute le PS et toute la gauche plurielle, ministres en tête ?) ? Oui, mais pour dire et surtout appeler les travailleurs, les syndicalistes, les militants de gauche, et d'abord ceux du PCF, à dire autre chose que ce que veut leur faire dire la direction du PCF. Dire que cette journée ne doit être qu'une première étape dans la mobilisation allant vers un mouvement d'ensemble, appuyé sur la grève générale. Mais dire aussi que cette mobilisation doit se faire contre le patronat et le gouvernement, tous deux adversaires indissociables des travailleurs. Dire enfin que cette mobilisation doit se faire en vue d'imposer les mesures qui s'attaqueraient réellement au chômage, qui changeraient la situation du monde du travail et le rapport des forces. Les mesures d'urgence avancées encore en juin dernier par la liste LO-LCR, qui répondent en clair aux problèmes essentiels auxquels Hue n'apporte que des réponses vagues, confuses ou dilatoires : interdiction des licenciements (pas " moratoire ") ; pas de subventions de l'Etat aux patrons mais leur utilisation pour créer des emplois stables au service de la population (seule façon d'en " finir avec le scandale ") ; les 35 heures sans flexibilité ni diminution de salaire avec embauches, non précaires elles aussi, correspondant à la diminution du temps de travail (et non amélioration de la loi Aubry) ; augmentation immédiate des bas salaires (et non diminution du SMIC réel comme le prévoit, encore elle, la loi Aubry) ; enfin contrôle des salariés, des consommateurs et de toute la population sur les comptes publics comme ceux des grandes entreprises (et non vague " commission nationale " de contrôle ; composée de qui ? contrôlée elle-même par qui ?).

Robert Hue propose de manifester chacun sous ses propres mots d'ordre. C'est effectivement le moins qui puisse se faire si derrière une entente de principe (" pour l'emploi ", qui est contre ?) on n'a pas en réalité les mêmes objectifs. Et c'est ce qui se fera si la direction du PCF, et a fortiori celles des autres partis, syndicats ou associations refusent ceux de l'extrême gauche. Mais LO a mieux à proposer aux manifestants comme aux autres organisations participantes, à commencer par le PCF : de manifester pour le seul programme qui soit réellement " pour l'emploi ", qui soit susceptible de mettre fin au chômage.

Les images montrant Arlette Laguiller ou Alain Krivine en meilleurs termes avec Robert Hue, à la fête de L'Huma par exemple, sans montrer évidemment leurs différences et leurs oppositions, ne peuvent que créer l'impression d'un lien implicite allant de l'extrême gauche au PCF, et de celui-ci au gouvernement. C'est sans doute un des buts recherchés par le PCF en invitant l'extrême gauche à manifester en commun (sans oublier certes celui de marquer des points dans la compétition qui l'oppose aux autres partis de la coalition gouvernementale, par une petite démonstration de ses capacités d'entraînement et de mobilisation).

Raison de plus, quand on manifeste avec des gens qui soutiennent le gouvernement, pire qui sont au gouvernement, d'être tout à fait clair sur les objectifs qu'on propose à ceux qu'on appelle à manifester mais aussi sur les adversaires qu'ils ont à affronter : le patronat bien sûr, mais juste derrière lui le gouvernement.

Jacques MORAND