Turquie : la grève des métallos fait reculer les patrons27/05/20152015Journal/medias/journalnumero/images/2015/05/2443.jpg.445x577_q85_box-0%2C104%2C1383%2C1896_crop_detail.jpg

Dans le monde

Turquie : la grève des métallos fait reculer les patrons

À partir du 14 mai au soir, la grève a paralysé l’usine Oyak Renault de Bursa, en Turquie. Démarrée un mois après la victoire d’une grève chez Bosch, dans la même zone industrielle, grâce à laquelle les ouvriers ont obtenu des hausses de salaire allant de 12 % à 60 %, elle a maintenant fait reculer le patron.

Un important mécontentement se fait en effet sentir dans les usines de l’ouest de la Turquie, l’inflation de 25 % environ étant à l’origine d’un effondrement du pouvoir d’achat des travailleurs. Pour un ouvrier de l’automobile en chaîne, par exemple, son salaire de 1 500 livres turques était auparavant l’équivalent de 750 euros. Il est maintenant l’équivalent de 500 euros avec lesquels il doit payer factures et traites, la quadrature du cercle pour la plupart. Or le syndicat implanté dans la majorité des usines de la métallurgie – la loi n’autorise qu’un seul syndicat représentatif par entreprise – est le syndicat Türk-Metal-is, dévoué au grand patronat et dont les dirigeants sont influencés par l’extrême droite. Fin 2014, Türk-Metal-is a signé avec les patrons de la métallurgie un accord de trois ans prévoyant une hausse de salaire de… 3 %. Et quand, en janvier, le syndicat réformiste Disk a tenté d’appeler à la grève sur ce problème, le gouvernement l’a purement et simplement interdite.

Le début de la grève

Néanmoins, les ouvriers de Bosch obtinrent rapidement gain de cause après une courte grève, et la revendication d’une augmentation de salaire du même niveau, environ 130 euros par mois, devint celle d’Oyak Renault.

Dans ce pays où règnent la répression, la dictature du grand patronat, l’absence de liberté syndicale, le mouvement avait débuté par des gestes de rébellion collective. D’aucuns s’étaient laissé pousser la barbe, avaient organisé des vacarmes dans les cantines, d’autres avaient manifesté dans l’usine après le travail, puis au centre-ville. Les liens entre travailleurs s’étaient renforcés.

Plusieurs travailleurs ayant mis fin à leur adhésion à Türk-Metal-is, la direction de Renault en licencia aussitôt 14 en guise de réponse, comme elle l’avait fait en 2012. Mais cette fois, l’équipe de nuit riposta par la grève, le 14 mai. En pleine nuit, le directeur se déplaça alors devant l’usine arrêtée et annonça aux 3 000 ouvriers présents la réintégration des travailleurs licenciés. Il pensait ainsi arrêter le mouvement, au contraire les travailleurs se sentirent encouragés. Lorsque la direction fit savoir qu’elle refusait toujours d’augmenter les salaires, cela entraîna immédiatement la grève et l’occupation de l’usine.

Les revendications des grévistes d’Oyak Renault devinrent rapidement celles des travailleurs des autres usines, portant sur le refus de tout licenciement, le rejet du syndicat mafieux Türk-Metal-is et l’augmentation des salaires comme chez Bosch, environ 130 euros. Bientôt, avec ceux de Tofas Fiat, près de 16 000 ouvriers étaient en grève, avec occupation jour et nuit de leur usine.

Chez Renault, les grévistes ont élu leurs propres délégués d’atelier, qui sont environ 200, 24 d’entre eux coordonnant les équipes et 8 représentant toute l’usine, rendant compte en assemblée générale des rencontres avec la direction, le préfet ou la police. Les décisions sont prises par vote à main levée ou acclamations.

Devant les menaces proférées par les autorités, les grévistes ont voté de ne plus se rendre aux convocations de la préfecture, commentant : « Si le préfet a quelque chose à dire, qu’il vienne devant l’usine. » Renault a pu être tenté de céder, du fait de l’impact probable de la grève sur les autres usines du groupe et sur les ventes, mais le MESS, l’organisation patronale de la métallurgie, s’y est opposé. Chez Renault comme ailleurs, les patrons n’ont proposé qu’une prime d’environ 1 000 livres turques (350 euros) sous condition de reprise immédiate. Le 26 mai encore, les grévistes de Renault l’ont refusée par leur vote.

Le mouvement s’étend

Le mouvement s’est étendu à d’autres usines des zones industrielles de Bursa, de la grande banlieue d’Istanbul et d’Izmit : de Tofas, qui fabrique les voitures Fiat en Turquie, Valeo, Delphi, Türk Traktör à Ankara, usine appartenant au groupe Koç. Un comité de délégués y dirige la grève sous tous ses aspects, repas compris. Les pressions de la direction sont multiples, des appels téléphoniques en pleine nuit aux menaces du type : « Vous comptez des terroristes parmi vous. » Mais les conditions de travail éprouvantes et le pouvoir d’achat qui s’écroule, les heures supplémentaires accumulées ou l’indispensable deuxième emploi au noir alimentent la colère.

À leur tour, les 8 000 travailleurs de Ford Otosan, à Izmit, sont entrés en grève le 18 mai sur les mêmes revendications que Renault, élisant leurs propres délégués et annulant leur adhésion à Türk-Metal-is. Si une minorité d’entre eux ont repris le travail depuis, ce dont se vante la direction, seuls 60 véhicules sortent des chaînes chaque jour au lieu des 230 prévus. Et encore, les deux seuls véhicules vendables ont été fabriqués avant la grève !

Le patronat de la métallurgie tente bien d’utiliser la ruse pour faire cesser le mouvement de grève ; le 22 mai, la grande presse aux ordres titrait mensongèrement sur la reprise chez Oyak et Tofas. Mais il semble hésiter à faire appel aux forces de police, postées non loin des usines, en particulier sans doute en cette période de campagne pour l’élection législative prévue le 7 juin.

Le mouvement ne s’essouffle pas, contrairement à ce que prétend la propagande patronale, il s’étend au contraire à d’autres villes comme Izmir où les ouvriers de l’usine de jantes CMS ont obtenu une prime de 1 000 LT après avoir seulement distribué un tract menaçant de la grève. Des villes moyennes sont touchées à leur tour : à Eskisehir, l’usine d’électro-ménager Arçelik s’est mise en grève le 26 mai, évacuée ensuite par la police.

Concessions patronales

Les grévistes d’Oyak ont repris le travail le 27 mai au matin, à la suite d’un accord garantissant l’absence de sanctions, le maintien des délégués élus par les ouvriers comme seuls interlocuteurs valables – ce qui, avec l’accès des ouvriers non adhérents au bénéfice des accords, sape en partie les bases du pouvoir de Türk-Metal-is – 600 LT (200 euros) de prime annuelle garantie, 1 480 LT pour la reprise et l’assurance que l’accord salarial sera revu dans le mois qui vient.

Ce succès ne pourra qu’encourager les milliers de travailleurs qui continuent à se battre pour survivre face à un patronat rapace. Comme le dit un slogan des grévistes, Dilenmek istemezsen, mücadele et, « Si tu ne veux pas te retrouver à la rue, lutte ! »

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