Ben Ali est parti, son système ne doit pas rester en place19/01/20112011Journal/medias/journalnumero/images/2011/01/une-2216.gif.445x577_q85_box-0%2C8%2C173%2C232_crop_detail.png

Editorial

Ben Ali est parti, son système ne doit pas rester en place

Le départ du dictateur Ben Ali est d'abord une victoire des travailleurs, des chômeurs, des jeunes, des classes populaires de Tunisie qui se sont mobilisées depuis un mois. Après le geste d'un jeune vendeur qui s'était immolé par le feu pour protester contre les exactions de la police, les manifestations n'ont cessé de s'étendre, contre une situation sociale désastreuse faite de chômage et de misère pour la majorité de la population, et contre l'attitude d'un régime ne sachant répondre que par la répression.

Malgré les balles de la police et les nombreux morts et blessés, la détermination des manifestants n'a pas faibli. Le mouvement, parti d'une petite ville, s'est étendu à tout le pays et n'a plus laissé à Ben Ali d'autre alternative que la fuite. Le dictateur réputé inamovible, au pouvoir depuis vingt-trois ans, appuyé sur un énorme appareil policier, bénéficiant du soutien des grandes puissances et en particulier de la France, a dû s'avouer vaincu. On a vu qu'un mouvement des classes populaires, quand elles se mobilisent et sont décidées à ne plus supporter ce qui est insupportable, peut ainsi faire tout basculer !

Cependant, ce qui se passe depuis le 14 janvier, jour du départ de Ben Ali, montre que tout n'est pas gagné, et de loin. Des groupes armés de partisans de l'ancien dictateur séviraient encore. L'armée se présente comme une protection contre ces groupes, mais c'est aussi elle qui contrôle directement les villes, voudrait exercer une grande partie du pouvoir et empêcher la population de régler ses comptes avec les protégés de la dictature qui ont mis le pays à sac depuis des années. Enfin, même cautionné par quelques personnalités de l'opposition, le gouvernement reste entre les mains d'hommes qui, il y a quelques jours, étaient encore les fidèles serviteurs de Ben Ali. Visiblement, si tous ceux-là ont estimé qu'il fallait se débarrasser de ce dictateur devenu trop impopulaire, c'est pour tenter de sauvegarder l'essentiel de leur pouvoir et la domination des classes privilégiées.

Mais justement les travailleurs, les chômeurs, les jeunes, ne doivent pas s'être sacrifiés, avoir versé leur sang, simplement pour changer la façade du pouvoir. Ils se sont levés contre celui-ci avec des aspirations claires : en finir avec le manque de libertés, et surtout avec le chômage, la pauvreté, les inégalités, l'injustice, l'exploitation et la corruption. Aujourd'hui, on les voit tenter de s'organiser et de s'armer par eux-mêmes pour faire face aux partisans de l'ancien dictateur. Et en effet, pour la satisfaction de leurs aspirations, ils ne peuvent s'en remettre à des hommes qui gouvernaient hier encore avec Ben Ali, même si ceux-ci font des promesses de démocratie. Ils ne peuvent faire confiance qu'à leurs propres forces, à la capacité des travailleurs et de la population à s'organiser et à imposer leurs droits.

On a déjà vu des dictatures comme celle de Ben Ali s'écrouler pour être remplacées par des régimes qui ne valaient guère mieux. Pour que son départ débouche sur un véritable changement social, les travailleurs, les classes populaires de Tunisie auront encore à lutter pour l'imposer. Et elles viennent justement de démontrer, dans la lutte contre Ben Ali, qu'elles peuvent en avoir la force.

Leur lutte doit être aussi la nôtre. La classe ouvrière de France et celle de Tunisie sont liées par une histoire commune, par la présence de nombreux travailleurs tunisiens qui ont dû venir gagner leur vie ici. Mais elles sont liées aussi parce que les patrons qui nous exploitent ici en France sont souvent les mêmes qui règnent en Tunisie et qui ont prospéré sous la dictature de Ben Ali. Travailleurs français et tunisiens --mais aussi algériens, marocains, africains...-- nous sommes frères dans la lutte contre les mêmes exploiteurs. Et le chômage, la misère qui s'étendent là-bas comme ici découlent de la même crise du système capitaliste, dont on voudrait faire payer les frais aux classes les plus pauvres.

Nos frères de Tunisie viennent de nous montrer comment on peut faire tomber un dictateur. La leçon doit nous servir, car nous subissons en commun une autre dictature, plus cachée mais tout aussi inadmissible : celle des riches et des spéculateurs, des grands capitalistes et des banquiers.

Arlette LAGUILLER

Éditorial des bulletins d'entreprise du 17 janvier

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