Le « microcrédit » sous la coupe de la macro-finance24/11/20102010Journal/medias/journalnumero/images/2010/11/une-2208.gif.445x577_q85_box-0%2C11%2C240%2C323_crop_detail.png

Dans le monde

Le « microcrédit » sous la coupe de la macro-finance

En Inde, des institutions de microcrédit sont au bord du krach. Les emprunteurs n'ont plus les moyens de rembourser et les banquiers, qui fournissaient des fonds à ces institutions, leur ont coupé les vivres.

Début novembre, après une trentaine de suicides d'emprunteurs incapables de rembourser leurs dettes, le gouvernement d'un des États indiens, l'Andhra Pradesh, a décidé de s'en prendre à ces institutions de microcrédit coupables de pratiquer des taux d'intérêt excessifs (entre 24 et 36 %) et de harceler leurs clients pour les obliger à rembourser. Ce type de pratique devrait désormais être passible de trois ans de prison et d'une amende équivalant à 2 000 dollars.

À l'origine, ce « microcrédit » devait permettre à des travailleurs pauvres, dans l'incapacité d'obtenir un prêt de la part des banques traditionnelles, d'emprunter de petites sommes pour développer une activité artisanale qui leur permettrait d'améliorer leur existence.

Ce système a été développé par Muhammad Yunus, dans les années 1970 au Bengladesh. En 1983, il créait la Grameen Bank pour aider essentiellement des femmes à développer leurs propres projets. Cela lui a valu, en 2006, le prix Nobel d'économie. En 2008, il acceptait le partenariat avec le Crédit agricole et déclarait : « Le microcrédit est une arme efficace contre la pauvreté parce qu'il rend chacun, même le plus pauvre, responsable de son destin. (...) Mais il faut aller au-delà du microcrédit et mobiliser les forces vives de l'économie de marché au service du combat contre la pauvreté et pour le développement. »

Partout dans le monde, et surtout dans les pays les plus pauvres, des organismes de microfinancement (les MFI) se sont ainsi créés : il en existe aujourd'hui plus de trois mille qui desservent plus de 150 millions d'emprunteurs. Ce type de prêts, à taux d'intérêt élevé, faits à des pauvres qui travaillent très dur pour rembourser et remboursent effectivement à 99 %, a inévitablement attiré les fonds spéculatifs, les « hedges funds ». Ils ont exigé des MFI des rendements de plus en plus élevés jusqu'à ce que l'insolvabilité des clients, qu'on forçait à s'endetter de plus en plus, bloque le système. C'est ainsi que SKS Microfinance, la société la plus importante, avec 7,3 millions de clients et 21 % des parts de marché, se retrouve au bord du gouffre. Bénéficiant il y a peu du soutien de financiers comme George Soros, entrée en Bourse en août 2010, elle valait 1,7 milliard d'euros, elle en vaut aujourd'hui 700 millions.

Les médias et les politiques ont souvent présenté le « microcrédit » comme une panacée, Yunus déclarant même que son objectif était de créer « une société sans laissés-pour-compte ». Mais les laissés-pour-compte sont toujours là. Certains ont peut-être réussi provisoirement à survivre mieux, d'autres sont parfois devenus l'équivalent de simples salariés des MFI ou de leurs filiales commerciales à qui ils fournissent - dans quelles conditions de travail et de sécurité ? - des produits agricoles ou artisanaux. Mais beaucoup ont multiplié les emprunts, y compris pour faire face à des dépenses de consommation courante, puis pour payer les intérêts des emprunts précédents, jusqu'à la chute finale et parfois jusqu'au suicide.

Dans le système capitaliste pourrissant, cela n'aura servi qu'à permettre aux macro-requins qui dominent la finance mondiale de drainer vers eux jusqu'à l'argent des plus pauvres. Comme quoi, le problème est bien celui de l'existence même de ces prédateurs.

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