République d'Irlande : Désaveu pour la classe politique dans un contexte de dégradation sociale18/06/20082008Journal/medias/journalnumero/images/2008/06/une2081.jpg.445x577_q85_box-0%2C104%2C1383%2C1896_crop_detail.jpg

Dans le monde

République d'Irlande : Désaveu pour la classe politique dans un contexte de dégradation sociale

Avec 53 % de non et 47 % d'abstentions, le référendum irlandais sur le traité de Lisbonne a d'autant moins été un raz-de-marée anti-Bruxelles que ce résultat a bien peu de chose à voir avec l'Europe et ses traités.

Le fait que les deux camps aient consacré une bonne part de la campagne à des arguties sur la meilleure façon de rendre le pays attrayant aux investisseurs étrangers, n'avait d'ailleurs pas de quoi mobiliser l'électorat populaire. Et pourtant, c'est dans les quartiers les plus populaires de Dublin et de Cork que le non a atteint ses scores les plus élevés (parfois plus de 65 %) avec un taux d'abstention plus bas que la moyenne nationale.

C'est que, de tous les partis parlementaires, seul l'un des plus petits, Sinn Fein, soutenait le non en invoquant des arguments où le nationalisme se mêlait à l'altermondialisme. En revanche les autres partis, ceux au pouvoir comme ceux de l'opposition, défendaient le oui, tout comme l'Ibec, équivalent local du Medef. C'était donc l'occasion pour l'électorat populaire de censurer des partis qui se sont succédé au pouvoir depuis quinze ans, suivant toutes les combinaisons possibles, pour y mener la même politique antiouvrière. Et il ne s'en est pas privé.

Il faut rappeler que, dans les années 1990, la République reçut le surnom de " tigre celtique " suite à l'afflux d'entreprises, surtout américaines, qui voulaient profiter de son régime fiscal (un impôt sur les bénéfices de 12,5 %, entre autres) et du bas coût de sa main-d'oeuvre, pour y établir leur tête de pont européenne. Des centaines de milliers d'emplois avaient ainsi été créés, principalement dans l'électronique, la chimie, l'industrie pharmaceutique et les services financiers.

Puis vint le krach des " nouvelles technologies ". À partir de 2001, les investissements américains se tarirent, voire se retirèrent, malgré les carottes fiscales agitées par Dublin. Restait le secteur financier qui, profitant de la baisse des taux d'intérêt, se lança dans une politique de crédit tous azimuts. Très vite, il en résulta une explosion de la construction, tant de logements que commerciale.

En même temps que gonflait la bulle spéculative de l'immobilier (la plus importante des pays industrialisés, selon le Fonds monétaire international), l'endettement des ménages irlandais progressait, de sorte qu'à partir de 2006 il devint le plus élevé de la zone euro. Mais pour un temps les emplois qui avaient disparu après 2001 furent remplacés par des emplois dans le bâtiment et les services, plus mal payés souvent, mais c'était mieux que le chômage.

Ce gonflement fictif de l'économie par le crédit à la consommation permit à un rapport officiel de vanter le fait qu'en 2006 le produit intérieur brut par habitant de l'Irlande était au deuxième rang européen. Mais cela cachait des inégalités brutales. Les 1 % les plus riches possédaient 20 % de la richesse, mais 45 % des salariés avaient des emplois précaires et rien pour compléter une retraite d'État insuffisante pour survivre. Officiellement, on admettait que 20 % de la population était en " risque de pauvreté " et que, chaque année, 5 000 personnes mouraient du fait des inégalités sociales. Quant aux salaires, ils étaient très bas pour toute une partie de la population, puisque le salaire minimum de 7 euros de l'heure (en 2006-2007), déjà très bas, n'était applicable que deux ans après l'embauche.

Mais le pire restait à venir, avec la crise qui démarra en 2007. L'immobilier fut frappé de plein fouet. Dès l'automne 2007, le bâtiment se mit à débaucher. En avril 2008, on estimait que 39 000 emplois avaient disparu dans le bâtiment au cours de l'année écoulée et que le total des emplois supprimés atteindrait 79 000 à la fin de l'année, soit 33 % des emplois du secteur et près de 4 % de la totalité des emplois. Mais les emplois disparaissent ailleurs aussi. Entre janvier et mai, le nombre des licenciements a augmenté de 27 % tandis que le nombre de bénéficiaires d'allocations liées au chômage augmentait de 31 %.

Après toutes ces années où la classe ouvrière s'est fait dire qu'elle devait serrer les dents pour attirer les investissements, y compris par ses leaders syndicaux, engagés dans un partenariat social destiné à assurer la paix sociale, elle se retrouve donc face au chômage, sans avoir tiré le moindre bénéfice des années de vaches grasses. Et on s'étonne qu'elle cherche à exprimer sa colère ?

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