Le capitalisme en panne08/11/20062006Journal/medias/journalnumero/images/2006/11/une1997.jpg.445x577_q85_box-0%2C104%2C1383%2C1896_crop_detail.jpg

Editorial

Le capitalisme en panne

Une ligne à haute tension déconnectée dans le nord de l'Allemagne pour laisser passer un bateau de croisière, et voilà qu'une dizaine de pays d'Europe, quelque dix millions de consommateurs, ont été frappés par une panne d'électricité. La panne a duré moins d'une heure mais, à ce qu'il paraît, on est passé près d'un black-out à l'échelle de l'Europe occidentale.

La répercussion d'un problème mineur d'un coin du continent sur sa majeure partie est la preuve, dans ce cas par la négative, de l'état d'interdépendance des économies les unes par rapport aux autres. C'est particulièrement vrai pour l'électricité qui ne peut être stockée et où les échanges sont permanents.

Mais pourquoi la panne elle-même? On pourrait se dire qu'un accident peut toujours arriver. Après tout, si la panne a occasionné de nombreuses gênes -ascenseurs bloqués, trains arrêtés en rase campagne, chauffages éteints-, il n'y a rien eu de catastrophique. Mais quand on en regarde de plus près les causes, cette panne-là en annonce d'autres et, peut-être, de plus graves.

Depuis bien des années, la consommation électrique s'accroît. À celle des entreprises industrielles s'ajoute celle des centres commerciaux, des super et hypermarchés, leur éclairage, leur chauffage, leurs équipements frigorifiques en fonctionnement jour et nuit, sans parler de la publicité. Les usagers particuliers consomment aussi toujours plus parce que c'est une forme d'énergie commode, mais aussi parce qu'ils y sont poussés par l'usage d'une multitude de gadgets plus ou moins utiles. C'est le progrès, pourrait-on se dire. Peut-être. Encore que personne ne maîtrise cette croissance anarchique et, surtout, que l'offre d'électricité ne suit pas en raison du sous-investissement.

Les compagnies qui produisent de l'électricité investissent de moins en moins. Même celles qui, comme EDF, sont nationales, se comportent déjà sur le marché international comme des compagnies privées. Elles préfèrent utiliser leurs profits à racheter des centrales et des réseaux déjà existants ailleurs dans le monde plutôt que de développer les investissements productifs.

Les entreprises d'électricité se comportent comme toutes les grandes entreprises en position dominante: elles préfèrent gagner plus en augmentant les prix mais avec les équipements déjà existants que l'on use jusqu'à la corde.

Bien que la production et la consommation d'électricité des différents pays européens soient interdépendantes, ce sont quand même les autorités nationales qui ont le dernier mot. La contradiction entre l'interdépendance d'un bout à l'autre du continent et le morcellement en autorités nationales est une source de chaos.

Mais il y a pire: le morcellement que l'on introduit en faisant de la distribution de l'électricité un marché, ouvert à la concurrence et à la course au profit. L'électricité devrait être un service public à l'échelle du continent. La course au profit prépare des accidents d'une tout autre ampleur que celui du samedi 4 novembre.

Les États-Unis, pourtant de loin le plus développé et le plus riche des pays capitalistes, ont connu plusieurs pannes géantes, la dernière ayant privé d'électricité New York et près de 50 millions d'Américains.

La panne survenue en 2001 dans le plus riche des États américains, la Californie, avait pour cause directe la concurrence acharnée entre entreprises privées qui, toutes, visaient le profit à court terme au détriment des investissements nécessaires, y compris, à l'instar d'Enron, par l'escroquerie et la fraude.

Le capitalisme américain a bien souvent indiqué l'avenir pour les grands pays européens. La concurrence, la course au profit privé conduisent au chaos. Et ce n'est pas vrai seulement pour l'électricité mais aussi pour l'ensemble de l'économie.

Arlette LAGUILLER

Éditorial des bulletins d'entreprises du 6 novembre

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