Argentine : Un policier tortionnaire de la dictature condamné trente ans après11/08/20062006Journal/medias/journalnumero/images/2006/08/une1984.jpg.445x577_q85_box-0%2C104%2C1383%2C1896_crop_detail.jpg

Dans le monde

Argentine : Un policier tortionnaire de la dictature condamné trente ans après

Un tribunal argentin vient de condamner à vingt-cinq ans de prison un policier tortionnaire qui a sévi pendant la période de la dictature (1976-1983); une dictature qui entendait briser la résistance ouvrière, importante après 1969. En juin 2005, la Cour suprême d'Argentine avait annulé les deux lois garantissant l'impunité des militaires ou des policiers ayant participé à l'élimination de quelque 30000 opposants pendant la dictature. Il a fallu plus d'un an pour que cette décision connaisse un début d'application pour des faits remontant à trente ans.

À la fin de la dictature, il y eut une série de procès des principaux responsables des juntes militaires qui dirigèrent le pays de 1976 à 1983, notamment les généraux Videla et Galtieri ou l'amiral Massera. En 1985, des condamnations furent même obtenues, mais le pouvoir politique d'alors, celui du radical Alfonsin, céda à la pression de l'armée et promulgua, en 1986 et 1987, deux lois garantissant l'impunité des tortionnaires pour l'essentiel de leurs crimes. Un message reçu cinq sur cinq par son successeur, le président péroniste Menem, qui en 1990-1991 passa des décrets amnistiant tous les militaires condamnés. Ces dirigeants politiques, comme d'autres, entendaient ménager l'armée.

Ces deux lois avaient cependant une faille. Elles ne prenaient pas en compte la question des crimes perpétrés contre les enfants de militants. Les militants arrêtés dans les différents camps de concentration mis sur pied par les tortionnaires étaient des jeunes, dont des militantes enceintes. Les militaires et les policiers attendaient que celles-ci aient accouché avant de les exécuter. Leurs enfants étaient ensuite remis à des familles de militaires ou de policiers.

Les mères de militants assassinés, qui protestaient pour que le sort de leurs enfants soit connu, grands-mères de ces enfants captés dans ces sinistres conditions, se mobilisèrent pour retrouver ces enfants et tenter de les rendre à leurs grands-parents. Leurs avocats poursuivirent les responsables de ces vols d'enfants, mettant en cause y compris les dictateurs. Il s'ensuivit une nouvelle vague de condamnations des militaires de haut rang, et de leurs subordonnés, comme le tristement célèbre «ange de la mort», Alfredo Astiz, responsable entre autres de l'assassinat de la première dirigeante du mouvement des Mères de la Place de Mai. Quelque 150 dirigeants de l'armée, dont Videla, sont depuis aux arrêts à leur domicile ou sur des bases militaires.

Kirchner, l'actuel président péroniste, cherche depuis son élection à renouer des liens avec les milieux populaires. Et même si l'Argentine actuelle connaît une embellie économique relative, il n'a cependant pas l'intention de distribuer grand-chose aux classes populaires. En revanche, pour s'attirer la sympathie des milieux qui espèrent toujours que les crimes de la dictature seront punis, il a dénoncé les crimes des militaires et initié la récente décision de la Cour suprême.

Ceux qui continuent d'agir en Argentine pour que les criminels de la dictature soient jugés et condamnés commençaient à douter que la décision de la Cour suprême ait quelque effet. Ce jugement peut leur laisser espérer qu'ils obtiendront enfin justice après trente ans d'attente. Mais, même si un certain nombre de militaires et de policiers peuvent se retrouver dans le box des accusés et écoper de condamnations méritées, il est fort probable que les principaux dictateurs, qui avaient agi pour préserver les intérêts des classes possédantes, vont bénéficier de l'impunité.

Et la justice sait se donner le temps, en particulier lorsqu'il s'agit de condamner des dictateurs et des tortionnaires haut placés.

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