Une autre maladie ravage l’Afrique : La France24/02/20052005Journal/medias/journalnumero/images/2005/02/une1908.jpg.445x577_q85_box-0%2C104%2C1383%2C1896_crop_detail.jpg

Tribune de la minorité

Une autre maladie ravage l’Afrique : La France

Depuis deux semaines, des dizaines de milliers d'opposants manifestent au Togo, contre la dictature Eyadéma, plus précisément celle du fils Faure Gnassingbe, qui s'est arrogé la succession du défunt père, appuyé par l'armée. Parmi les manifestants, fusent les slogans de «Chirac voleur!», «La France dehors!» Chirac, en 10 jours, a effectivement perdu deux amis: le 5 février, le général-président du Togo, mort dans son lit, contrairement à nombre de ses opposants, et le 15 février, le politicien affairiste libanais Hariri, victime d'un attentat à Beyrouth. Mais si Chirac s'est précipité à l'enterrement de ce dernier, sous les applaudissements de manifestants libanais exaspérés par l'occupation syrienne, la colère populaire togolaise, contre le clan Eyadéma-Chirac, l'a dissuadé de se montrer à Lomé.

Eyadéma leur amour

Chirac a regretté la mort d'un «ami personnel». Son entourage a expliqué, selon Libération (09/02), que «Chirac a connu Eyadéma dans l'armée française en Algérie, avant qu'il devienne président du Togo.» À la fin de cette sale guerre (et après celle plus ancienne d'Indochine), le sergent Eyadéma intègre l'armée togolaise, entièrement équipée et encadrée par des Français. En 1963, le gouvernement gaulliste décide de se débarrasser du président élu en place, Sylvanus Olympio. Eyadéma est à la tête du commando chargé de le liquider. Un épisode dont il se flattait lui-même, au Figaro et à Time-Life: «Il s'est arrêté et nous a dit qu'il ne voulait pas aller plus loin. Je décidai: c'est un homme important, et il pourrait y avoir des manifestations de foule s'il restait ici. Aussi je l'ai descendu.» Trois balles dans le ventre, veines coupées, cuisse tailladée: «C'est comme ça que je faisais en Algérie, pour m'assurer que mes victimes étaient bien mortes».

Le sergent français devient général togolais, puis président en 1967, par un nouveau coup d'État. Pillages de l'économie et des caisses publiques, liquidation ou exil de milliers d'opposants... Tout cela, pendant 40 ans, va se faire dans la plus parfaite amitié avec la France. Jacques Foccart, conseiller de Gaulle, puis de Chirac, s'en souvient, ému, dans ses mémoires: de Gaulle était très sensible à «l'attachement profond qu'il (Eyadéma) manifestait à l'égard de la France (...)» Certes, ces liens sanctionnent et cimentent la dépendance économique à l'égard de l'impérialisme français. Le Togo, petit pays de 5 millions d'habitants, en Afrique de l'Ouest, a la France comme principal client et fournisseur, vit beaucoup de phosphates qui rapportent quand les cours mondiaux le veulent bien, de quoi enrichir les sociétés françaises de bâtiment et autres... Les banques françaises, elles aussi sont présentes et prêteuses... à des taux que l'État togolais fait payer ensuite à la population.

La gauche ne trouble pas l'idylle. Président, Mitterrand maintient ces liens privilégiés. La politique reste la même. Contre les opposants, les grévistes, les manifestants, c'est toujours la terreur. En 1991, époque de prétendue «libéralisation» de certains régimes africains, du moins d'instauration d'un multipartisme de façade, des manifestations secouent le Togo, en particulier sa jeunesse étudiante. Mais rien ne change vraiment. En 1993, la garde prétorienne d'Eyadéma, 14000 hommes entraînés et conseillés par des officiers français, tire sur une manifestation pacifique de l'opposition, faisant suite à une grève quasi-générale de deux mois appelée par les syndicats. Officiellement 16 morts, mais plus d'une centaine de cadavres dans les morgues de la capitale. En mai et juin 1998, Eyadéma accepte des élections, qu'il truque. À nouveau, les troupes tirent sur les manifestants, qui scandent «Eyadéma voleur, la France complice!» Des centaines de personnes sont torturées et exécutées, leurs corps jetés d'avion en mer. Cela n'empêche pas Chirac d'embrasser fraternellement Eyadéma. Cela n'empêche pas le président du conseil constitutionnel et ancien ministre des affaires étrangères socialiste Roland Dumas, de déclarer que: «Le président de la République du Togo, c'est un ami de la France de longue date, c'est un ami personnel. (...) le président de la République togolaise veille vraiment au respect de l'État de droit.»

Père, fils, faux frèreset parrains...

Depuis la mort du dictateur sanguinaire, ça sent le roussi. De peur de perdre privilèges et fortunes, l'armée togolaise a imposé par un coup d'État son propre fils, Faure Gnassingbe Eyadéma. Même la France n'ose saluer l'opération. Le ministère français des affaires étrangères prétend privilégier... le dialogue et le «retour à l'ordre constitutionnel»! Tandis que le gouvernement américain, qui a ses propres calculs, exige la démission du fils Eyadéma, ce que réclament les autres chefs d'État africains. Faure Gnassingbe vient d'annoncer l'organisation d'élections d'ici 60 jours...

Ce qui inquiète les suzerains occidentaux, en exercice ou en puissance, ce sont les réactions populaires. Des manifestations sont de plus en plus nombreuses et massives à Lomé. Le 12 février, des opposants ont occupé le centre-ville de la capitale toute la journée, avant que les parachutistes et la garde présidentielle ne tirent et ne fassent plusieurs morts. Le 19 février, 25000 manifestants ont défilé. Certes, des politiciens togolais de l'opposition dite démocratique sont dans les starting-blocks pour assurer le relais, aussi dévoués aux intérêts impérialistes que feu Eyadéma. Bien des pièges sont donc tendus à la population pauvre des villes et des campagnes. Mais elle n'a pas dit son dernier mot.

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