Cette barbarie qui nous concerne aussi09/09/20042004Journal/medias/journalnumero/images/2004/09/une1884.jpg.445x577_q85_box-0%2C104%2C1383%2C1896_crop_detail.jpg

Editorial

Cette barbarie qui nous concerne aussi

400 morts, 600, peut-être plus, des enfants pour la plupart: c'est le bilan de l'effroyable carnage dans une école d'Ossétie, dans le sud de la Russie.

Devant l'horreur des images d'enfants défigurés, calcinés, mutilés, il est difficile de déterminer qui sont les plus salauds: les preneurs d'otages ou les forces d'intervention russes.

Salauds, les membres du commando de preneurs d'otages le sont certainement. Ils le sont comme tous ceux qui pratiquent des méthodes terroristes, quel qu'en soit le prétexte. Mais ils le sont encore plus dans ce contexte où les victimes sont des gosses pris en otages le jour même de leur rentrée en classe.

Mais les commandos de l'armée russe qui sont intervenus, en prétendant l'avoir fait pour sauver les otages, ne sont pas meilleurs. Bien que les autorités russes couvrent le déroulement des faits d'un voile de silence et de mensonges, il semble bien que les militaires russes voulaient surtout la peau de leurs adversaires tchétchènes, sans se soucier du tout des écoliers enfermés. Comment des troupes entraînées n'auraient-elles pas pu savoir qu'en attaquant l'école avec des chars et en tirant au canon sur le bâtiment où étaient entassées un millier de personnes, enfants, parents et enseignants, ils feraient un véritable massacre?

Que cette intervention ait été décidée au plus haut niveau ou qu'elle soit le fait d'un enchaînement de circonstances et de décisions du commandement local ne change rien à l'affaire. La façon dont l'intervention s'est déroulée est bien l'expression du mépris, à l'égard de leur propre peuple, de ceux qui ont pris la décision.

Les dirigeants russes invoquent la "main de l'étranger" et exhibent la présence, parmi les preneurs d'otages, d'Arabes ou de Turcs. Mais il n'est pas besoin d'invoquer Al Qaïda pour expliquer l'apparition, en Tchétchénie, de ces bandes armées terroristes qui s'appuient sur l'indignation suscitée par la répression russe pour tenter de s'imposer comme chefs à leur peuple.

La guerre que la Russie mène en Tchétchénie est une guerre infâme. Les dirigeants russes la mènent avec la complicité du monde impérialiste dit civilisé. Comment s'étonner de la complicité avec Poutine d'un George Bush, qui mène une autre guerre infâme en Irak? Comment s'étonner de la complicité de nos propres dirigeants? Car la guerre en Tchétchénie n'est ni plus ni moins infâme que l'avait été la guerre d'Algérie.

Plusieurs centaines d'enfants ont payé de leur vie l'action des bandes armées terroristes tchétchènes, mais aussi la politique de leurs propres dirigeants. Ces hommes et ces femmes dont la télévision montre les visages en pleurs, Russes, Ossètes, Tchétchènes confondus, n'en ont pas fini de payer la politique de leurs dirigeants. Les Tchétchènes paieront, car la tragédie de Beslan servira de prétexte aux autorités russes pour intensifier une répression dont les principales victimes ne sont pas les bandes armées mais la population civile. Mais la population russe paiera aussi, parce que ses enfants ne meurent pas seulement lors des prises d'otages par des terroristes, mais comme soldats dans la guerre elle-même. Elle le paiera encore, parce que le "combat contre le terrorisme" servira inévitablement de prétexte pour durcir le régime pour tous.

Et, de répression russe en attentats tchétchènes, les uns comme les autres auront creusé un fossé de sang de plus en plus profond entre peuples qui vivent mêlés dans une même région et dont la vie est faite, pour tous, de la même pauvreté.

Les rencontres entre "grands de ce monde", qui font désormais une large place à Poutine, sont l'occasion pour les hommes politiques et les médias de se réjouir du retour de la Russie dans ce monde dit libre, où seuls le profit et l'exploitation sont libres. Quant à nous, pensons à ces femmes et à ces hommes, comme nous, qui paient pour les crimes de leurs dirigeants ou de ceux qui voudraient le devenir.

Arlette LAGUILLER

Éditorial des bulletins d'entreprise du 6 septembre 2004

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