Dassault s'achète Le Figaro... La presse aux mains des industriels et des banquiers18/03/20042004Journal/medias/journalnumero/images/2004/03/une1859.jpg.445x577_q85_box-0%2C104%2C1383%2C1896_crop_detail.jpg

Leur société

Dassault s'achète Le Figaro... La presse aux mains des industriels et des banquiers

Serge Dassault, héritier d'une des plus grandes fortunes de France, érigée essentiellement grâce aux commandes d'État puisque le groupe qu'il dirige a fourni la plupart des avions qui équipent l'armée française, vient de mettre la main sur Le Figaro, et du même coup sur 30% de la presse régionale (Le Progrès, Le Dauphiné libéré, La Voix du Nord, entre autres). Du même coup, il s'empare du quotidien Le Soir de Bruxelles, de France Soir et d'une soixantaine de publications, qui vont de l'hebdomadaire L'Express à L'Expansion ou encore L'Étudiant et quelques autres.

Les commentateurs et les syndicats de journalistes s'inquiètent de possibles "changements de la ligne éditoriale" et expriment leurs craintes pour la "liberté de l'information". On a du mal à imaginer comment l'avionneur Dassault serait plus réactionnaire que feu Hersant.

En novembre 2002, Serge Dassault critiquait la "ligne" du Figaro, dont il venait d'acheter, premier pas dans la prise de contrôle du quotidien, 30% des actions: "Je ne dis pas qu'il est trop à gauche, je dis seulement que l'on n'explique pas suffisamment à l'opinion la réalité économique telle qu'elle est vraiment dans les entreprises." Cela précise ce qu'il entendait quand il déclarait, dans Entreprendre, qu'il voulait que ses journaux -le possessif est de mise- expriment des "idées saines". Les siennes.

Le fait qu'un magnat de l'industrie s'achète un groupe de presse avec la même facilité qu'un citoyen va s'acheter son journal au kiosque, le matin, n'est ni unique ni nouveau. Dassault n'est ni le seul ni le premier.

Le groupe Hersant, qu'il vient de s'offrir, s'était constitué à partir des années cinquante autour d'un homme qui, condamné après la guerre à dix ans d'indignité nationale, avait engrangé, au fil des années, dans son empire de presse, des dizaines de titres parmi les plus influents du pays, notamment Le Figaro, France Soir, qui fut pendant longtemps le plus fort tirage des quotidiens français, et bien d'autres. Député, il siégeait sur les bancs de la droite gaulliste avec une dizaine de ses collaborateurs au Parlement après avoir, un temps, été dans un petit parti fondé... par Mitterrand.

Avant guerre, il existait des situations similaires. Le Temps, qui apparaissait comme le quotidien de référence de l'époque, était quasi ouvertement le journal du Comité des Forges, du fait de ses liens connus avec les barons de la sidérurgie, les De Wendel et consorts. Il y eut aussi la dynastie des Prouvost, riches propriétaires de filatures du Nord, qui eux aussi, comme Hersant, avaient eu quelques problèmes avec la justice, liés à leur attitude durant la Seconde Guerre mondiale. Ils se retrouvèrent à la tête d'un des empires de presse, à partir des années cinquante, qui comprenait Le Figaro, L'Aurore, Match (qui devint par la suite Paris-Match), Marie-Claire, et quelques autres aussi connus.

Quand les titres changent de patrons, ils n'en restent pas moins aux mains des puissances d'argent. Il en a été ainsi du groupe de presse que s'était payé Jean-Marie Messier et le groupe Vivendi Universal (VU) qui, après leurs déboires, tomba dans l'escarcelle de Jean-Luc Lagardère, qui s'est construit sa fortune dans la vente d'armes, donc grâce aux commandes d'État... tout comme Dassault, et qui contrôle désormais, outre les messageries de presse (la diffusion des journaux et des magazines), pas moins de la moitié de l'édition en France. Et n'oublions pas Bouygues, à qui l'État à revendu la première chaîne de télévision nationale, et qui s'est acheté TF1 avec la même facilité que n'importe quel quidam s'achète son téléviseur chez Darty. Pour un prix bradé, il est vrai.

Parfois ceux qui tirent les ficelles dans la presse écrite ou radio-télévisée changent, mais ils font toujours partie de ce monde restreint de financiers, d'affairistes, qui jonglent avec les titres en Bourse comme certains jonglent avec les titres de journaux. On y retrouve les quelques noms qui font les gros titres de la rubrique financière, parfois de la rubrique des scandales, comme Pinault ou Messier, et qui sont parmi les vieux amis des dirigeants politiques, de droite comme de gauche, d'ailleurs.

C'est donc une douce plaisanterie de parler de liberté de la presse, ou encore de son indépendance. C'est un article qu'on ne trouve plus, en supposant qu'il ait un jour existé en magasin, dans ce que l'on appelle la grande presse. Elle n'est pas seulement sous influence, elle est aux mains des milieux financiers, qui s'achètent des organes de presse, non seulement pour faire de l'argent (certains titres ne sont pas forcément rentables) mais pour fabriquer l'opinion, autant que faire se peut, avec parfois en prime la possibilité de décrocher un poste électif, de député par exemple comme ce fut le cas de Robert Hersant et de Marcel Dassault, le père de Serge, qui n'est pour le moment lui-même qu'un modeste maire, à Corbeil-Essonnes, dans la grande banlieue parisienne.

Comme quoi, en démocratie, une voix n'en vaut pas une autre. Il y a ceux qui n'ont pas accès à la parole et ceux qui peuvent se payer de puissants porte-voix. Serge Dassault est de ceux-là.

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