La condamnation de Juppé : Cris d'orfraie à l'UMP05/02/20042004Journal/medias/journalnumero/images/2004/02/une1853.jpg.445x577_q85_box-0%2C104%2C1383%2C1896_crop_detail.jpg

Leur société

La condamnation de Juppé : Cris d'orfraie à l'UMP

"Le ciel m'est tombé sur la tête", "je trouve que je ne le mérite pas, que c'est trop"... pôvre Juppé, qui sur TF1, mardi 3 février, aurait voulu se faire passer pour une victime! Sa condamnation à dix-huit mois de prison avec sursis et à dix ans d'inéligibilité par la XVe Chambre correctionnelle de Nanterre, n'est pourtant que l'application de la loi. Cela n'empêche pas la petite et grande armée des soldats de Chirac de fustiger les juges qui ont osé condamner Juppé comme un vulgaire petit délinquant de banlieue, désignant au travers de cette condamnation Chirac, que seule l'immunité présidentielle protège d'une inculpation.

Stephanini, ancien directeur de cabinet de Juppé, lui aussi condamné, qualifie le jugement de "manoeuvre" et clame son "indignation". Eric Raoult, député UMP de Seine-Saint-Denis parle d'un "jugement disproportionné, hypocrite et cynique", Xavier Darcos, secrétaire d'État aux Affaires scolaires, d'un jugement "cruel". Fait exceptionnel dans une affaire judiciaire, le Premier ministre lui-même a désavoué publiquement des juges et exprimé ses réserves. "Je suis surpris par la décision du tribunal de Nanterre. Mais cette décision est provisoire", a-t-il déclaré sur le perron de Matignon, comme si d'évidence elle serait annulée en appel. Quant à Chirac, que les juges de Nanterre désignent clairement comme le vrai chef d'orchestre de toutes ces malversations, il tente lui aussi de sauver Juppé. D'après lui, "c'est un homme politique d'une qualité exceptionnelle" et Chirac de vanter "compétence, humanisme et honnêteté" de Juppé. Et tous, d'entonner l'air: "Juppé est l'homme qu'il faut pour la France".

La droite hurle à la machination et jette un voile pudique sur les faits reprochés. Ceux-ci n'en existent pas moins. Ils concernent des infractions que les policiers menant l'enquête ont estimées à 2,4 millions d'euros. Juppé est accusé d'avoir financé avec l'argent des contribuables de la Ville de Paris sept "emplois fictifs", en réalité sept postes de permanents du RPR. Pour au moins deux des permanents RPR, cette "prise illégale d'intérêt" s'est faite après le vote de la loi de 1995 sur le financement des partis, ce qui interdit à Juppé de dire: "Je ne savais pas!" Encore peut-il s'estimer heureux puisque le tribunal ne l'a condamné que sur cette dernière infraction alors que le financement occulte du RPR allait bien au-delà.

Le tribunal de Nanterre a en effet condamné treize chefs d'entreprise pour abus de biens sociaux. Moyennant l'attribution de marchés publics, les patrons finançaient les salaires de permanents du RPR. Juppé n'a pas été jugé sur cette affaire, car très opportunément le procureur et le juge d'instruction avaient été remplacés par des confrères qui, eux, ont estimé que les deux affaires devaient être dissociées.

Cette condamnation fait grand bruit aujourd'hui, mais ne fait sans doute surgir que la part émergée de l'iceberg quand on sait comment le RPR a pu profiter pendant des décennies du plantureux gâteau que représentait la Mairie de Paris, pour financer bien sûr des permanents mais aussi pour entretenir le clientélisme.

Alors aujourd'hui les cris d'orfraie de la droite sont particulièrement choquants. Pourquoi un ancien Premier ministre échapperait-il à la loi commune? Pourquoi Juppé et ses pleureuses, d'habitude si prompts à dénoncer les incivilités, à exiger des peines exemplaires pour les délinquants, à réclamer haut et fort la "tolérance zéro", remettent-ils en question un jugement au demeurant clément au regard des sommes détournées? Les prisons françaises regorgent de détenus emprisonnés pour des délits moins graves. Les dirigeants de l'UMP sont tellement habitués à l'impunité, tellement habitués aux protections diverses, tellement liés à l'appareil judiciaire par une multitude de relations qu'ils finissent par se croire définitivement au-dessus des lois.

Heureusement que, de temps en temps, un retour de bâton secoue un peu tout ce petit monde.

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