L’enjeu pétrolier se précise17/04/20032003Journal/medias/journalnumero/images/2003/04/une1811.jpg.445x577_q85_box-0%2C104%2C1383%2C1896_crop_detail.jpg

Dans le monde

L’enjeu pétrolier se précise

« Cette guerre n'était peut-être pas seulement faite pour le pétrole, mais prétendre que les États-Unis ont envoyé 250000 hommes et femmes armés dans le seul point du globe où sont enfouis les deux tiers des réserves totales sans penser au pétrole est pousser le paradoxe un peu loin ». C'est ce que répond Youssef Ibrahim, ancien collaborateur du Wall Street Journal et du New York Times, et aujourd'hui directeur d'un groupe de presse spécialiste de l'or noir, à ceux qui disent que le pétrole n'est pas l'une des raisons de l'agression impérialiste anglo-américaine contre l'Irak.

Peu ou prou, l'histoire de cette matière première stratégique reste indissociable, depuis 1908, de celle du Moyen-Orient; et il est significatif que dans le chaos engendré par l'intervention militaire, les forces des États-Unis aient cherché dès le départ à « sécuriser », selon le jargon en vigueur, les installations pétrolières. Au point qu'à peine débarquées à Bagdad, l'un des rares édifices publics qui ait retenu leur attention et reçu leur protection a justement été... le ministère du Pétrole qui chapeaute ce secteur économique! Les pillards pouvaient bien s'en prendre aux hôpitaux ou aux musées, rien ne méritait plus d'attention, aux yeux des dirigeants américains, que... le ministère du Pétrole.

D'importantes réserves

C'est que l'enjeu est important. Rien que pour les dix ans à venir, certains prédisent que la consommation mondiale de pétrole devrait augmenter de 20% et bondir à 90 millions de barils par jour contre 77 millions actuellement. Les importantes réserves dont regorge le sous-sol irakien attisent les convoitises, celles des compagnies anglo-américaines mais aussi de tous leurs concurrents, Russes (Lukoil), Français (TotalFinaElf), Chinois (National Petroleum Corporation), etc. Au total, il n'y a pas moins de vingt compagnies pétrolières qui, ces dernières années, ont essayé de tisser des liens avec le régime irakien. Et elles s'inquiètent évidemment à l'idée que les compagnies anglo-américaines (BP, ExxonMobil, ChevronTexaco) pourraient finalement rafler la mise.

Les régions pétrolifères irakiennes sont situées à la fois au nord, dans la région kurde de Kirkouk et Mossoul, où l'on trouve surtout de vieux gisements avec encore des réserves considérables, dans le sud à Bassora (où se trouve le pactole inexploité le plus prometteur), et aussi au centre dans la région de la capitale, où les gisements sont difficiles à exploiter.

Avant la première guerre contre l'Irak (1991), la production atteignait 3,5 millions de barils/jour, pour les deux tiers concentrés dans la région frontalière du Koweït. La guerre entraîna une grande désorganisation de la production. En 1992, la production n'était plus que de 300000 barils/jour. Il fallut attendre 1997 pour que la production atteigne un million de barils/jour et 1998 pour deux millions. Les experts estiment que la mise en oeuvre de techniques plus modernes de pompage pourrait doper la production.

L'industrie pétrolière irakienne a été nationalisée en 1972-1974. L'appel aux compagnies pétrolières remonte à 1995 où Elf (France), Lukoil (Russie) et National Petroleum Corporation (Chine) ont négocié des contrats de partage de production limités à vingt ans. Ces compagnies étaient autorisées à couvrir leurs investissements en se remboursant sur le pétrole extrait. Ce système a été remplacé, en 2000, par un système limité à douze ans, copié sur les pratiques de l'Iran, où les compagnies fournissent les capitaux et l'État rachète tout à l'expiration de l'accord.

Les projets des compagnies

Autour de Bush, mais aussi dans certains milieux d'affaires irakiens en exil, on plaide pour sa privatisation. Dans le projet existant, on séparerait l'industrie et l'État. Puis 25 à 40% du capital de l'entreprise irakienne seraient introduits en Bourse à Londres et New York, ce qui permettrait, selon les partisans de cette méthode, de réunir les moyens d'une relance et d'une modernisation de l'exploitation. L'État irakien ne conserverait comme lien avec l'industrie pétrolière que l'imposition et aussi des représentants siégeant au conseil d'administration. Mais ce qu'ont en tête les partisans de cette solution, c'est avant tout qu'une minorité de participation des compagnies leur assure le contrôle de l'ensemble de l'or noir d'Irak, comme c'est déjà le cas pour le pétrole d'Abou Dhabi, contrôlé à 40% par des compagnies étrangères (BP, Total, Shell, Exxon).

Les adversaires de cette privatisation soulignent, eux, qu'elle pourrait entraîner une chaude opposition des techniciens du secteur « attachés au concept démodé de souveraineté sur les richesses pétrolières » et ne voudraient pas s'aliéner le soutien de ces techniciens dont la compétence a assuré jusqu'à présent aux compagnies qui traitaient avec l'Irak une récolte de pétrole à un coût très avantageux.

En tout cas, la première phase de remise en état des oléoducs et des raffineries fait partie des gros chantiers de reconstruction que se sont octroyés sans partage les États-Unis. D'autre part, ceux-ci vont placer leurs hommes à la tête de l'industrie pétrolière, afin de mettre en oeuvre la seconde phase, destinée à la remise en route de l'exploitation, ce qui entraînera la création de nouveaux oléoducs, l'installation de stations de pompage, la remise en route du terminal maritime de Bassora. À ce stade, la Grande-Bretagne a l'espoir d'être associée, mais pas encore la certitude.

Ce n'est que dans une troisième phase que se fera l'ouverture aux compagnies pétrolières. Dans le but de pousser à 6 millions de barils/jour la production irakienne, il est envisagé un investissement de trente milliards. Les compagnies russes ou françaises, en se prévalant soit de contrats déjà signés soit d'une certaine connaissance géophysique de la région, espèrent alors être invitées à participer, d'une façon ou d'une autre, au pillage du pétrole irakien.

Les États-Unis consommant 40% de la production de pétrole du monde et en important la moitié, ils ont bien l'intention de se tailler la part du lion. En 1945, l'accord conclu par Roosevelt et Ibn Saoud, le fondateur de l'Arabie Saoudite, qui prolongait une première concession accordée à la Standard Oil en 1933 et accordait cette fois le monopole du pétrole saoudien aux États-Unis, avait assuré la prospérité des compagnies pétrolières et le carburant nécessaire au développement de l'économie américaine. Pendant vingt ans, les compagnies américaines avaient puisé à leur guise dans les réserves saoudiennes, en échange de leur «protection». Au fond, c'est d'un retour à quelque chose de ce genre que rêvent les faucons qui entourent le président Bush et qui ont inspiré cette guerre.

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