Procès Dumas - Sirven - Le Floch-Prigent... : Un scandale qui en cache un plus gros08/11/20022002Journal/medias/journalnumero/images/2002/11/une1788.jpg.445x577_q85_box-0%2C104%2C1383%2C1896_crop_detail.jpg

Leur société

Procès Dumas - Sirven - Le Floch-Prigent... : Un scandale qui en cache un plus gros

Voilà de retour dans le box des accusés la bande des " copains et des coquins " : Dumas, Le Floch-Prigent, Sirven, Christine Deviers-Joncour... Déjà condamnés lors d'un premier jugement pour des détournements de fonds et des abus de biens sociaux dont le montant dépasse, et de loin, ce qu'un salarié peut espérer gagner durant toute une vie de travail, ces gens-là font partie du " monde " (ancien ministre de Mitterrand, l'avocat d'affaires Roland Dumas devenu président du Conseil constitutionnel était le quatrième personnage de l'État ; Loïk Le Floch-Prigent et Alfred Sirven étaient numéro 1 et numéro 2 de la compagnie pétrolière, alors étatisée, Elf), avec des accointances, pour certains, avec le " demi-monde ", voire le " milieu ".

Mais dans le monde des Dumas, à défaut de morale, on a ce qu'on appelle " son honneur ", et Dumas, comme on dit, veut le laver. D'où ce procès en appel, dominé dès son ouverture, outre le rappel des turpitudes de la petite bande, par une seule question : Sirven parlera-t-il ou ne parlera-t-il pas ? Éminence grise d'Elf, Sirven s'était en effet laissé condamner en première instance à quatre ans de prison sans répondre à bien des questions des juges, tout en se présentant comme dépositaire de secrets qui suffiraient à " faire sauter vingt fois la République " !

Il est vrai que cette affaire touche à des domaines que l'on dit " sensibles ", sur lesquels la justice a ouvert cinq autres instructions, non encore venues devant les tribunaux. Citons en vrac celle ouverte en 1994 qui porte sur 460 millions d'euros de détournements de fonds chez Elf, où 42 personnes (dont Dumas, Sirven, etc.) sont mises en examen ; celle qui porte sur le rachat par Elf de la raffinerie de Leuna et d'une chaîne de stations-service en ex-RDA, et qui a donné lieu au versement d'une commission hautement suspecte de 45 millions d'euros ; en 1997, ce fut au tour de la filiale suisse d'Elf Aquitaine International, dirigée par Sirven, de se voir reprocher par la justice d'avoir versé des salaires non déclarés à des " chargés de mission " - bidons mais grassement rémunérés, dont des proches de Mitterrand, de Pasqua, et la maîtresse d'alors de Dumas ; cette même année, la justice décida de se pencher sur la vente avec versement de commissions occultes, en 1991, de frégates à Taïwan par Thomson, de nouveaux rebondissements (affaires de chantage, intervention des services secrets...) ayant justifié une nouvelle instruction, l'an dernier, sur cette affaire ; et puis, pour compléter le tableau (mais est-il bien complet ?), un autre juge instruit le versement de près de 200 millions de dollars à des intermédiaires d'Elf au Nigeria...

Un nom revient sans cesse, celui de la compagnie Elf, et accessoirement celui de Thomson, avec en toile de fond d'énormes contrats de ventes d'armes ou pétroliers et la remise de sommes à peine moins énormes à de mystérieux intermédiaires sans, apparemment, que la haute hiérarchie de la société publique Elf y ait trouvé à redire. Et pour cause ! Elle a organisé, et pour le moins couvert, toutes ces opérations où trempaient, à un niveau ou à un autre, un ministre en exercice (Dumas), des proches d'un président de la République (Mitterrand), ceux d'un ex-ministre de l'Intérieur (Pasqua), des officines de barbouzes...

Ce qui se profile derrière tout cela, c'est le fonctionnement et les agissements réels - mais soigneusement cachés en temps normal - de pans entiers de l'appareil d'État, des hommes qui le servent, et des milieux qui gravitent autour, ainsi que des fleurons du monde de la grande entreprise. Évidemment, tout cela ne sent pas bon, et pas seulement parce qu'il y flotte une forte odeur de pétrole sur un tas d'argent.

Alors ? L'avocat du " monsieur qui sait tout mais ne dit rien " a prévenu que Sirven ne fera " pas de révélation fracassante " et qu'" il n'y aura pas de déstabilisation de la République ". Son client a le sens de l'État, celui de l'intérêt bien compris des grandes entreprises et des corps de l'État à leur service. Sans oublier le sien propre car, à ce niveau-là, mieux vaut écoper de quelques années de prison, et rester en vie en se taisant, que de trop parler. On en saura donc le moins possible du vrai scandale, celui d'Elf, une entreprise publique qui a servi de vache à lait à bien des gens haut placés, de couverture aux multiples coups tordus sur tous les continents d'entreprises " honorables ", le tout en distribuant un flot de milliards que consommateurs et contribuables ont dû éponger, d'une façon ou d'une autre.

On imagine donc que ceux qui ont le plus profité de ce scandale d'État - mais qui n'apparaissent ni dans ce procès ni dans les instructions en cours - peuvent souffler. Et tant pis pour le dandy affairiste et membre du Parti Socialiste Dumas, qui fait figure de comparse avide mais finalement mineur dans l'histoire, s'il reste dans ses petits souliers (à plus de 1 500 euros la paire !) en devant expliquer aux juges pour quels services rendus il se les est fait offrir, ainsi que quelques statuettes et autres antiquités au passage, sur un compte Elf.

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