Irlande du Nord : Les nervis loyalistes à l'oeuvre03/08/20012001Journal/medias/journalnumero/images/2001/08/une-1725.gif.445x577_q85_box-0%2C13%2C166%2C228_crop_detail.jpg

Dans le monde

Irlande du Nord : Les nervis loyalistes à l'oeuvre

Le 30 juillet, en sortant d'une réunion d'un club de l'Association Athlétique Gaélique de Newton Abbey, en Irlande du Nord, un protestant de 18 ans était abattu de plusieurs balles par un commando motorisé. Le même soir, des " bombes-tuyaux " étaient lancées sur une représentation théâtrale organisée dans une Maison pour Tous du nord de Belfast, ne causant que des blessures légères, heureusement.

Ces deux attentats ont plusieurs points communs. L'un comme l'autre ont été revendiqués par les " Red Hand Defenders " (Combattants de la Main Rouge), étiquette utilisée de longue date par les membres de l'un des deux principaux groupes armés protestants, l'UDA (Association de Défense de l'Ulster). Ces deux attentats ont été commis dans des zones " interfaces ", à la limite de quartiers pauvres catholiques et protestants. Et l'un comme l'autre ont visé des lieux dans lesquels le fossé entre les deux communautés commence un peu à s estomper, trois ans après " l'accord de paix " de 1998.

A vrai dire, n'était le fait qu il y a eu un mort ce soir-là, le 30 juillet aurait été un jour comme les autres. Car depuis la mi-juin, de tels attentats se produisent chaque jour, parfois de façon indiscriminée dans des lieux publics de ce type, parfois contre les maisons ou véhicules de particuliers, en général des familles mixtes ou protestantes. Et pratiquement chaque soir les cocktails Molotov se mettent à pleuvoir à un endroit ou un autre de Belfast, dans les ghettos pauvres protestants ou leur périphérie.

Derrière tous ces événements on trouve une nébuleuse de groupes paramilitaires protestants, ceux-là mêmes dont la bourgeoisie protestante et les forces britanniques se sont servies pendant des décennies pour faire régner la terreur dans les ghettos catholiques et creuser le fossé entre les classes laborieuses des deux communautés. Or, après de si bons et loyaux services, ces groupes ont été peu à peu écartés du processus de paix et par conséquent des places autour de la mangeoire des institutions régionales d'Irlande du Nord. Et les dirigeants de ces groupes en sont à contempler avec amertume les politiciens unionistes (partisans du maintien de l'unité avec la Grande-Bretagne) parler au nom de la majorité protestante et occuper tous les postes, tandis que, du côté catholique, Sinn Fein, l'aile politique de l'Armée Républicaine Irlandaise, occupe trois sièges de ministre au gouvernement régional et est en passe de devenir le premier parti catholique sur le plan électoral.

Or, aujourd'hui, les avatars du " processus de paix " et les surenchères entre partis unionistes ont toutes chances de provoquer des élections anticipées dans les deux mois qui viennent. Et les paramilitaires protestants y voient l'occasion ou jamais de chercher à s'imposer de nouveau à la table des négociations en recourant aux seules méthodes qu'ils connaissent, celles de la terreur. D'où une politique visant à offrir comme seul canal au mécontentement créé dans les ghettos protestants pauvres par la dégradation générale des conditions de vie, de prendre leurs voisins catholiques comme boucs émissaires, même s'ils sont aussi mal et souvent bien plus mal lotis. D'où également la guerre à laquelle se livrent ces groupes dans les ghettos protestants afin d'y consolider leurs " territoires " de façon à pouvoir ensuite " vendre " l'influence acquise sur le terrain aux politiciens unionistes, ou même pour des motifs encore moins avouables, tels que le rackett des commerçants, voire le trafic de drogues.

Le malheur, c'est qu'il n'existe aucune force politique capable ou prête à offrir une perspective qui permettrait de neutraliser ces nervis pour qui la vie ne vaut pas cher. On ne peut rien attendre évidemment de l'Etat britannique, après toutes ces années d'occupation militaire et de répression, ni des politiciens qui lui sont liés. En fait, la seule force politique qui dispose d'une base sociale assez importante dans les ghettos pour faire pièce aux surenchères des nervis loyalistes est Sinn Fein.

Mais il n'y a pas si longtemps que l'IRA recourait encore à des méthodes aussi révoltantes que celles des paramilitaires loyalistes. Et puis les choix politiques de Sinn Fein sont ceux d'une organisation nationaliste petite-bourgeoise. Une organisation qui brille par son respect pour les institutions, celles mises en place par Londres lors de " l'accord de paix " comme celles de l'Eglise catholique. Et surtout une organisation qui refuse de s adresser aux travailleurs protestants qu'elle considère avec mépris comme la clientèle des partis unionistes. Tout cela n'a fait que lui aliéner la population laborieuse protestante, y compris sa fraction non négligeable qui se sent exploitée avant de se sentir protestante.

Or c'est d'abord sur leur propre terrain que les nervis loyalistes devront être combattus pour pouvoir les neutraliser, c'est-à-dire dans les ghettos protestants eux-mêmes. Mais pour couper l'herbe sous le pied des loyalistes, encore faudra-t-il convaincre les masses pauvres protestantes qu'elles ont plus à gagner à joindre leurs forces à celles de leurs voisins catholiques qu'à se laisser dresser contre eux par des démagogues ou des gangsters à la gâchette facile. Et il n'y a qu'un seul terrain sur lequel cela peut se faire, celui de la défense des intérêts sociaux des classes pauvres.

Partager