François Hollande et le socialo-chiraquisme04/05/20012001Journal/medias/journalnumero/images/2001/05/une-1712.gif.445x577_q85_box-0%2C13%2C166%2C228_crop_detail.jpg

Leur société

François Hollande et le socialo-chiraquisme

"Le diable a un nom : il s'appelle Arlette" titrait la semaine dernière le Nouvel Observateur, évoquant la frayeur qui agiterait en ce moment le Parti Socialiste à l'idée de voir tout ou partie de l'électorat de l'extrême gauche refuser de lui apporter ses suffrages au deuxième tour de l'élection présidentielle de 2002. Le Parisien, Libération, Le Figaro, ont eux aussi consacré beaucoup de place à ces spéculations sur l'élection présidentielle à venir. A l'origine de tout cela, les déclarations du secrétaire national du Parti Socialiste, François Hollande, le 25 avril, dans l'émission télévisée Les quatre vérités (sur les ondes de France 2).

D'après François Hollande, il y a même deux extrêmes gauches. Une respectable, celle qui après avoir fait entendre sa petite voix au premier tour, a l'habitude d'appeler bien sagement à voter pour le Parti Socialiste au second. L'autre qui ne prendrait pas position pour ce parti au second tour, et qui du coup ne serait même plus de gauche, qui ferait le jeu de la droite, et pour laquelle François Hollande a inventé l'expression de "gaucho-chiraquisme". Nous ne savons pas si François Hollande faisait état d'une crainte véritable, s'il jouait à se faire peur ou s'il avait simplement trouvé un prétexte pour s'en prendre à la fraction de l'électorat populaire qui n'a pas envie de voter pour le Parti Socialiste au deuxième tour.

Coluche avait en son temps trouvé une bonne formule pour résumer la différence qui existe entre la dictature et la pseudo-démocratie parlementaire. Il disait que ce qui résumait la première, c'était "Ferme ta gueule !", alors que l'essence de la seconde c'était "Cause toujours !".

C'est manifestement comme cela que le secrétaire national du Parti Socialiste conçoit la démocratie. Que les travailleurs qui ne sont pas satisfaits de la politique du gouvernement Jospin le manifestent par le vote au premier tour, il veut bien l'admettre. Mais si au second ils ne viennent pas bien gentiment donner leur voix à la gauche gouvernementale, c'est qu'ils font le jeu de Chirac !

Mais qui "fait le jeu" du grand patronat ? La grande presse a même repété à satiété que Lutte Ouvrière n'appelait plus à voter au deuxième tour pour le Parti Socialiste depuis 1988. En réalité, nous n'avons appelé à voter aux élections présidentielles pour François Mitterrand qu'en 1974 et en 1981, parce que la droite était au pouvroir sans aucune interruption depuis 1958, et que nous étions solidaires des travailleurs qui souhaitaient voir arriver la gauche au gouvernement. Mais après 1981, justement parce que les travailleurs avaient commencé à faire l'expérience de cette gauche au pouvoir, nous n'avons jamais appelé à voter pour le Parti Socialiste. Et personne alors ne s'en souciait.

Depuis quatre ans qu'ils sont au gouvernement, les Hollande et les Jospin ont multiplié les cadeaux aux entreprises, au détriment des travailleurs. Ils se refusent à faire quoi que ce soit de sérieux pour empêcher des grandes sociétés, dont les affaires sont florissantes d'enchaîner suppressions d'emplois sur suppressions d'emplois. Ils font les yeux doux à l'électorat petit-bourgeois, dans l'espoir qu'il leur permettra de rester au gouvernement. Mais ils considèrent comme acquis que les travailleurs leur apporteront leurs voix en dépit de tout, que le titre de "socialistes" dont ils se parent leur apportera automatiquement les suffrages populaires. Et malgré l'avertissement qu'a constitué pour eux le résultat des élections municipales, ils se sont bornés à des bonnes paroles sur les fermetures d'usines ou de magasins annoncées par Danone, Moulinex, Marks et Spencer, et bien d'autres. Et ils n'ont même pas relevé les minima sociaux.

Et ne pas voter pour eux, ce serait faire le jeu de la droite ? Mais ils se moquent du monde. Ce sont ceux qui font la politique du patronat qui font le jeu de la droite.

Le Parti Socialiste est d'autant plus responsable de la situation que l'un de ses objectifs avoués était le "rééquilibrage de la gauche", c'est-à-dire de renforcer son influence électorale aux dépens de celle du Parti Communiste. Il y a réussi avec l'aide d'ailleurs des dirigeants de ce parti. Le PCF est passé en quelques années de plus de 20% des voix à moins de 10 %. Mais du même coup le Parti Socialiste a scié la branche sur laquelle il était assis. Mais Lutte Ouvrière n'est pour rien dans ce recul électoral du PCF.

Les institutions de la Cinquième République (que Mitterrand avait dénoncées à l'origine, avant de s'en accommoder, de se couler dedans, et tout le Parti Socialiste avec lui) sont pipées : au deuxième tour de l'élection présidentielle, il ne peut y avoir que deux candidats, et d'après ces gens-là, il serait obligatoire de choisir entre deux candidats qui défendent en fait la même politique.

Eh bien oui, les travailleurs ont le droit de refuser de choisir entre la vraie droite et la fausse gauche, entre des gens qui n'ont qu'une seule ambition : présider à la gestion des affaires de la bourgeoisie.

Car c'est bien des travailleurs qu'il s'agit, et pas seulement des prises de position de tel ou tel courant politique. Aucun candidat, aucun parti n'est propriétaire des voix qu'il a obtenues au premier tour de quelque élection que ce soit. Et quelles que soient les opinions qu'il exprime à la veille du second tour, ce sont les électeurs qui décident ce qu'ils vont faire.

Nous sommes évidemment satisfaits que nos résultats électoraux aient sensiblement progressé au cours de ces dernières années, parce que cela prouve que les idées que nous défendons rencontrent de plus en plus d'écho parmi les travailleurs. Mais il faut vraiment mépriser les travailleurs pour croire, comme François Hollande, que s'ils s'abstiennent au second tour, c'est uniquement parce qu'Arlette Laguiller ne leur a pas donné la bonne consigne de vote, alors que c'est leur propre expérience qui leur a appris que le Parti Socialiste au gouvernement est tout autant au service des industriels et des banquiers que les partis de droite.

Ce qui gêne François Hollande, c'est d'ailleurs cela. Ce n'est pas qu'Arlette Laguiller se refuse à appeler à voter pour le Parti Socialiste au second tour de la prochaine élection présidentielle. C'est que ce faisant elle exprime, comme les élections municipales l'ont montré, l'opinion d'une fraction croissante de la classe ouvrière, qui n'a pas soutenu les listes de la "gauche plurielle" au second tour. François Hollande pourrait aussi se demander pourquoi c'est dans les quartiers populaires, parmi la population que le Parti Socialiste considère comme son électorat naturel, que l'abstention a été la plus forte, ce qui est une autre manière d'exprimer son désaveu.

Si le Parti Socialiste et ses alliés de la "gauche plurielle" sortent perdants des prochaines échéances électorales, ils ne pourront s'en prendre qu'à eux-mêmes. Et ce n'est certainement pas en accusant ceux qui les critiquent qu'ils regagneront du crédit auprès des travailleurs.

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