Sierra-Leone : La population livrée aux chefs de guerre12/05/20002000Journal/medias/journalnumero/images/2000/05/une-1661.gif.445x577_q85_box-0%2C13%2C166%2C228_crop_detail.jpg

Dans le monde

Sierra-Leone : La population livrée aux chefs de guerre

Un millier de parachutistes britanniques ont été lâchés sur la Sierra Leone le 8 mai. Officiellement il s'agit d'évacuer les 800 ressortissants américains et surtout britanniques qui restent dans le pays, à la suite d'incidents au cours duquel le RUF (ou Front Révolutionnaire Unifié) de Foday Sankoh aurait fait prisonniers cinq cent soldats de la force de maintien de la paix de l'ONU stationnée dans le pays. Mais seuls 250 parachutistes anglais seraient à Freetown, la capitale où sont rassemblés les candidats à l'évacuation. Il n'est donc pas impossible que les 750 autres, voire plus, soient là pour effectuer des opérations militaires, chose que le ministre des Affaires étrangères britannique a d'ailleurs refusé de démentir.

C'est que la guerre civile que les puissances impérialistes avaient déclaré terminée en mai 1998, après la prise de Freetown par la force d'intervention mise sur pied, sous l'égide des Etats-Unis et de la Grande-Bretagne, par l'Organisation Economique des Etats de l'Ouest Africain (ECOWAS en anglais), n'a en fait jamais cessé.

Cette guerre civile a son origine dans celle qui dévasta en grande partie le Libéria voisin. Durant celle-ci, la Sierra Leone servit de base de repli à plusieurs chefs de guerre, et en particulier à Charles Taylor, président actuel du Libéria. C'est sous son égide que fut formé le RUF, à qui Taylor confia la tâche de protéger ses bases arrières en Sierra Leone, tout en s'attaquant à celles de ses rivaux libérians.

Ce débordement de la guerre civile du Libéria vers la Sierra Leone déstabilisa cette dernière et se transforma bientôt en guerre civile en Sierra Leone même, mettant aux prises plusieurs chefs de guerre en général issus des débris de l'armée en pleine décomposition. Et comme au Libéria, les chefs de guerre de la Sierra Leone trouvèrent dans les ressources diamantifères du pays de quoi financer leurs achats d'armes, grâce à la complaisance des diamantaires occidentaux, peu regardants sur l'origine de leur négoce. Il est vrai que, pour ne pas être en reste, l'impérialisme anglais eut recours à des mercenaires pour tenter de défendre, avec un succès apparemment limité, les gisements diamantifères contre les pillards.

Comme au Libéria aussi, l'impérialisme, et au premier chef l'impérialisme britannique dont le Sierra Leone est encore la chasse gardée, a cherché à faire assumer aux pays africains d'ECOWAS la tâche de mettre fin à la guerre civile. Mais ce qui avait relativement bien marché au Libéria n'a pas marché en Sierra Leone. Le corps expéditionnaire d'ECOWAS, dirigé par des généraux nigérians, n'a fait que susciter la haine de la population par sa brutalité et la corruption de ses officiers, plus préoccupés de faire main basse sur les diamants du pays que de protéger sa population contre les chefs de guerre.

En 1998, le président Ahmed Tejan Kabbah, le protégé de l'impérialisme britannique élu par une infime minorité de la population, lors d'une élection prétendument libre, en 1996, est revenu au pouvoir. Mais ce n'est qu'un chef de clan parmi d'autres, qui s'appuie sur une partie de la population privilégiée qui vit dans la capitale et en particulier sur des milices formées et entraînées par les mercenaires britanniques et sud-africains au sein de sa propre ethnie. Et ce fait, auquel s'ajoute son retour au pouvoir dans les fourgons des soldats de l'ECOWAS, n'a rien fait pour rehausser son prestige. De sorte que l'année suivante Kabbah a dû accepter que le RUF entre au gouvernement, tandis que dans le pays, en dehors d'une zone étroite entourant la capitale, la réalité du pouvoir restait aux mains des chefs de guerre et de leurs troupes - celles du RUF, de Sam Bockarie ou encore du clan Koroma, pour n'en citer que quelques-uns.

Face à la dégradation croissante de la situation et à la volonté des dirigeants nigérians de dégager leurs troupes du bourbier de la Sierra Leone, l'impérialisme a fini par envoyer en décembre dernier une force de " maintien de la paix " de l'ONU forte de 8 700 hommes, formée de troupes venues de Zambie, du Kenya et d'Inde. Depuis, celle-ci assiste en spectateur aux exactions des chefs de guerre, sans même se faire respecter de leurs troupes à en juger par les incidents qui ont provoqué l'intervention britannique.

Le plus dramatique, dans cette affaire, est le sort de la population, qui sert de masse de manoeuvre aux chefs de guerre. La télévision a montré ici des images de femmes et d'enfants atrocement mutilés. Ce genre d'exactions n'est d'ailleurs pas l'apanage du RUF. Elles font partie des méthodes couramment utilisés par les chefs de guerre pour semer la terreur dans la population et obliger la jeunesse à s'enrôler dans leurs bandes, dans l'espoir de pouvoir ainsi protéger leur village ou simplement de survivre.

Seulement, il y a tout lieu de craindre que l'intervention militaire britannique, si elle se confirmait, ne fasse que jeter de l'huile sur le feu. Depuis neuf ans que dure la guerre civile à la Sierra Leone, l'impérialisme n'a fait qu'y pousser ses pions en donnant son appui aux politiciens et chefs de guerre qui lui paraissaient le plus susceptibles de ramener l'ordre, non pas pour faire cesser le martyr de la population mais pour que les affaires reprennent. Et on ne peut rien attendre d'autre de ces dirigeants qu'ils agissent à visage découvert comme le fait le gouvernement anglais aujourd'hui ou au travers de l'ONU.

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