Il y a 80 ans : Barcelone mai 1937, un coup de force contre la révolution

17 Mai 2017

L’assaut en mai 1937 du central téléphonique de Barcelone, tenu par les anarchistes de la CNT et les militants du POUM (Parti ouvrier d’unification marxiste), fut un tournant tragique de la révolution en Espagne. Celle-ci avait débuté un peu moins d’un an auparavant, en juillet 1936, déclenchée par la réaction conjointe des travailleurs des villes et des paysans pauvres au coup d’État militaire de Franco et de la quasi-totalité de l’état-major.

Depuis un an, des millions de femmes et d’hommes avaient réagi, prenant les armes, occupant les entreprises, les bâtiments administratifs. Ce fut le cas en particulier en Catalogne, une des régions les plus industrielles du pays, et à Barcelone. Avec à leur tête les organisations ouvrières majoritaires, essentiellement les militants anarchistes de la CNT, les travailleurs organisaient la vie de leur quartier, de leur région.

Mais les dirigeants du camp dit républicain, les nationalistes catalans, les socialistes du PSOE et le Parti communiste stalinien compris, ne voulaient pas de ce pouvoir issu d’un soulèvement révolutionnaire de la classe ouvrière. Ils entreprirent de le briser militairement, sans la moindre hésitation. En ce début mai 1937, les dirigeants du gouvernement catalan, toutes appartenances politiques confondues, choisirent de désarmer les groupes de travailleurs organisés qui avaient pris en main le pouvoir dans la ville et dans la région.

Les républicains, les sociaux-démocrates et les staliniens avaient en commun la volonté de mettre un coup d’arrêt à l’élan révolutionnaire. Mais leur tâche fut facilitée par l’attitude des dirigeants anarchistes CNT qui, n’osant pas s’opposer à ceux qui incarnaient le parti de l’ordre, le parti républicain, s’inclinèrent, « pour ne pas briser l’unité », expliquaient-ils. Quant aux dirigeants du POUM, une organisation marxiste se réclamant du bolchevisme et de ses liens passés avec Trosky, ils firent de même. Par cette démission, ils aidèrent à la défaite d’une révolution qu’ils avaient contribué à organiser.

Les événements furent brutalement démonstratifs, comme le voulaient ceux qui en avaient pris l’initiative. Le central téléphonique, aux mains des travailleurs, était un symbole que les tenants de l’ordre dit républicain voulaient abattre. Le commissaire à l’ordre public, le chef des forces de police de la ville, était un stalinien. À la tête d’un groupe de gardes, il tenta, dans un premier temps, de s’emparer du central téléphonique, mais les occupants se défendirent. L’ensemble des travailleurs de Barcelone se mirent alors en grève et se regroupèrent autour de la Telefonica. Des barricades furent érigées et les ouvriers devinrent maîtres de la ville. Les ministres anarchistes Garcia Oliver et Federica Montseny arrivèrent alors à la hâte en avion de Valence, pour demander aux travailleurs de cesser les affrontements et d’arrêter une guerre fratricide. Les dirigeants de la CNT de Barcelone acceptèrent de se soumettre au nom de la réconciliation entre travailleurs et gouvernement. « Que la concorde règne entre nous », disaient-ils. Le camp républicain et le gouvernement catalan étaient parvenus à leurs fins.

Le gouvernement de Valence envoya alors 5 000 gardes civils pour rétablir l’ordre à Barcelone. Ils supprimèrent sur leur passage les comités, désarmant ouvriers et paysans, fermant les locaux des organisations ouvrières.

Le gouvernement de Front populaire montra là sa véritable nature. Il voulait rétablir son ordre, un ordre qui n’était autre que l’ordre bourgeois. Du même coup il poignardait la révolution en désarmant physiquement, mais surtout moralement et politiquement, la classe ouvrière, au nom de la lutte militaire contre les troupes de Franco. Il laissait libre la voie qui allait permettre au Caudillo d’imposer pendant près de quarante ans sa sanglante dictature.

Henriette MAUTHEY