Turquie : victoire limitée pour Erdogan

19 Avril 2017

En Turquie, le référendum sur la réforme constitutionnelle organisé le 16 avril s’est soldé avec un pourcentage de 51,37 % de oui à cette réforme, selon un résultat préofficiel devant être confirmé dans une dizaine de jours. Ce n’est pour le président Erdogan qu’un succès très relatif, en tout cas très loin du plébiscite qu’il escomptait.

C’est d’autant plus vrai que les principales grandes villes du pays ont voté majoritairement non, en particulier Istanbul, Ankara, Izmir et Diyarbakir. De même, dans le Sud-Est anatolien à majorité kurde, le non l’emporte sans surprise avec de 57 % à 80 % selon les provinces.

L’opposition, et notamment le CHP (Parti républicain du peuple, dit social-démocrate), dénonce de nombreuses irrégularités. Ainsi le YSK (Haut conseil électoral) a considéré comme valables des bulletins de vote qui n’auraient pas dû l’être, car non tamponnés. Le nombre de ces bulletins non valables serait de l’ordre de deux millions et demi… alors que le oui l’emporte par moins d’un million et demi de voix et que, comme par hasard, ces bulletins non tamponnés mais admis sont tous des bulletins oui.

En fait les irrégularités ont jalonné toute la campagne du référendum. 95 % des médias publics et privés ont été mis au service d’Erdogan et de son parti AKP. Le président lui-même a fait campagne activement et quotidiennement, alors que la Constitution en vigueur spécifie qu’il doit respecter une neutralité intégrale. Les meetings des partisans du non étaient perturbés et attaqués. Le jour même du scrutin, on a pu voir fleurir de nombreux stands prônant le oui, les stands pour le non étant évidemment proscrits.

Erdogan et ses proches ont voulu faire peur aux électeurs, menaçant ceux qui auraient voté non d’être considérés comme des terroristes de la bande de Gülen ou du PKK, ou mettant en garde les croyants contre le fait de « mettre en danger leur vie après la mort », en somme de ne pas avoir accès au paradis. Erdogan a aussi comparé sa propre histoire, lors du putsch raté du 15 juillet 2016, avec celle du prophète Mahomet échappant à ses poursuivants lors de sa fuite de La Mecque à Médine.

Lorsqu’Erdogan a décidé ce référendum il y a un peu plus de deux mois, il pensait être sûr de l’emporter à plus de 60 % grâce au soutien du parti d’extrême droite MHP. Mais, peu après, ce parti qui recueille de 16 à 18 % des voix a scissionné et une fraction importante de son électorat a voté non au référendum. À cela s’ajoute le mécontentement d’une partie de l’électorat habituel de l’AKP, désormais touché par la crise. Cela explique qu’à quelques semaines du référendum les sondages aient montré que le camp du oui n’était nullement sûr de l’emporter.

Si le résultat du référendum est confirmé fin avril, Erdogan et son entourage devront attendre le terme de la législature et de l’actuelle présidence, fin 2019, pour appliquer la nouvelle Constitution. Celle-ci prévoit de concentrer tous les pouvoirs dans les mains du président de la République. Il n’y aura plus de Premier ministre, mais plusieurs vice-présidents, ministres et un haut conseil des juges, tous nommés directement par le président. Même l’instauration de l’état d’urgence pourrait être décidée par le seul président, sans l’aval du Parlement. De cette façon, Erdogan et l’AKP espèrent pouvoir rester en place jusqu’en 2029, être à l’abri des poursuites judiciaires qui les menacent et échapper au sort qu’ils ont eux-mêmes fait subir à leurs ex-associés gülénistes, à la prison, à la confiscation des pouvoirs et des biens.

En réalité, ce vote ne fait qu’inscrire dans la loi une pratique qui était déjà celle d’Erdogan et de l’AKP, et une évolution autoritaire du régime commencée depuis longtemps. Il n’est pas sûr du tout que celui que l’on nomme le « nouveau sultan » puisse tenir aussi longtemps qu’il le souhaite. Même trafiqués, les résultats du référendum montrent son discrédit croissant, dû à ses échecs politiques, notamment dans sa politique syrienne, et surtout à la crise économique qui s’aggrave. C’est peut-être sur le terrain social qu’il connaîtra maintenant ses plus grandes difficultés.

Julien SILVA