Il y a 110 ans en Roumanie : la révolte des paysans

12 Avril 2017

« Je dédie ce livre au peuple de Roumanie, à ses onze mille assassinés par le gouvernement roumain, aux trois villages : Stanilesti, Baïlesti, Hodivoaïa, rasés à coups de canon. Crimes perpétrés en mars 1907 et restés impunis. » Cette phrase clôt le roman Les chardons du Baragan, dans lequel l’écrivain Panaït Istrati relate comment l’extrême misère dans les campagnes roumaines conduisit les paysans à la révolte, de fin février à la mi-avril 1907.

Ancienne contrée de l’Empire ottoman, et largement autonome, la Petite-Roumanie, composée des principautés unies de Moldavie et de Valachie, devint une royauté indépendante en 1878. C’était un pays essentiellement agricole, de grandes propriétés, encore plus retardataire que ne l’était la Russie au début du 20e siècle.

Une exploitation féroce

Le servage n’avait été aboli qu’en 1864 mais, loin d’affranchir les paysans, ceux-ci se retrouvèrent encore plus férocement soumis à l’exploitation des boyards. S’appuyant sur des travaux du militant socialiste roumain Christian Racovski, Amédée Dunois relate l’état de la Roumanie dans le journal La Vie ouvrière du 20 décembre 1909. « Le paysan manque de la terre nécessaire pour le faire vivre et meurt littéralement de faim. En 1905, 4 000 grands propriétaires possédaient 47 % du territoire arable, alors qu’un million de paysans n’en possédaient que 41 %. Soixante-six grands propriétaires usurpaient à eux seuls le seizième de l’étendue cultivée. Ces grands propriétaires n’exploitent autant dire jamais eux-mêmes. Ils ont des intendants ou des fermiers », ceux-ci sous-louant les terres aux paysans.

Les contrats que les paysans signaient les étranglaient. Pour pouvoir cultiver un lopin, ils devaient des journées de travail au seigneur : douze en théorie, mais cela pouvait aller jusqu’à 42 jours en Valachie et 46 en Moldavie. À ces jours de corvée s’ajoutaient la fourniture d’une partie de leurs récoltes et diverses sommes d’argent. Ils versaient par ailleurs un impôt à l’État afin que celui-ci se rembourse de l’argent qu’il avait distribué aux boyards pour les indemniser de ce qu’ils avaient perdu en 1864 en cédant une partie de leurs terres. « Et pour que le propriétaire puisse obliger les paysans à exécuter tous ces travaux, il possède un moyen infaillible, poursuivait Racovsky, l’interdiction qui leur est faite de rentrer leur récolte avant l’acquittement de toutes leurs dettes et obligations. » C’est ainsi que des récoltes pourrissaient sur pied dans les champs de paysans mourant de faim. La loi autorisait aussi le recours à la force publique pour les obliger à honorer leurs contrats.

Cette misère, l’abandon dans lequel végétaient les paysans roumains ne pouvaient qu’engendrer la violence contre les profiteurs, et les jacqueries s’étaient succédé au cours du 19e siècle.

Un soulèvement massif

« La torche s’est rallumée en février-mars 1907, relate Amédée Dunois. Les paysans, par bandes, envahissaient les domaines, pillaient les châteaux, incendiaient les greniers et les écuries. À l’origine – on ne sait trop sous quelle influence secrète – le mouvement de fureur n’avait atteint que les seuls fermiers juifs, mais bientôt, nulle distinction ne fut plus faite. En Valachie, où la révolte éclata le 24 mars seulement, il n’y avait pas de fermiers juifs, et le mouvement fut nettement économique. […] Les revendications étaient aussi diverses qu’imprécises. Dans certains endroits de Moldavie, on alla réclamer une sorte d’expropriation des boyards. Le plus souvent, on se contenta de demander une réduction du prix de location des terres. […]

Terrorisés, fermiers et propriétaires signèrent tout ce qu’on voulut. Puis l’armée entra en scène […]. La répression ne fut qu’un atroce carnage. En quelques jours, 11 000 paysans, d’autres dirent 15 000, jonchèrent le sol de leurs cadavres. Parmi les survivants, 15 000 furent arrêtés, pour être déférés à la justice. Mais le gouvernement eut peur du spectacle que ces innombrables procès de meurt-de-faim donneraient au monde. Les cours d’assises, d’ailleurs, acquittaient systématiquement. Quand le ministère [libéral] se décida à l’amnistie, il n’y avait que 87 condamnés ».

Le soulèvement massif de la paysannerie roumaine avait de quoi faire craindre la perte de ses privilèges à cette classe anachronique et parasitaire de latifundiaires. Ils avaient en mémoire que, à peine deux ans auparavant, en 1905, la révolution avait éclaté à leur porte, en Russie.

Les possédants répandaient l’idée que, derrière le mouvement de la paysannerie, se trouvait la main des socialistes et des ­­« ­instigateurs russes » . En réalité, la révolte resta une jacquerie comme on en avait connu depuis le Moyen Âge. La colère avait brutalement éclaté sans qu’il y eût au sein de la paysannerie de perspectives sociales ou politiques, et aucun programme ni aucune direction du mouvement ne se manifestèrent durant les quelque deux mois que durèrent les affrontements. En l’absence du relais et de la direction d’une classe urbaine, qui ne pouvait être que la classe ouvrière, la révolte paysanne ne pouvait que déboucher sur une tragique impasse.

Le mouvement socialiste roumain, dont le représentant le plus connu était Christian Racovsky, en était à ses tout débuts, les idées n’atteignant que peu le monde paysan soumis par la classe des grands propriétaires « à la misère, la maladie et l’ignorance », pour reprendre les termes de ce dernier, prédisant que cette classe parasitaire de boyards serait amenée à disparaître peut-être plus vite et de façon plus catastrophique qu’elle ne le souhaitait.

Marianne LAMIRAL