Guyane : vive la lutte des travailleurs !

29 Mars 2017

Depuis lundi 27 mars, la grève générale est effective en Guyane. Tout le pays est bloqué. En réalité, il l’était déjà largement depuis une dizaine de jours. Le mécontentement s’est élargi suite aux grèves des travailleurs de la société Endel, qui devait assurer le transfert de la fusée Ariane sur son pas de tir.

Cette grève et un barrage à l’entrée du centre spatial de Kourou avaient eu pour conséquence l’ajournement du départ de la fusée. En même temps, les travailleurs d’EDF s’étaient mis en grève contre l’infrastructure obsolète qui les oblige à des dépannages incessants sur le réseau. Puis ce fut le tour du port maritime, de la collectivité territoriale de Guyane (CTG), de la préfecture et de l’aéroport d’être bloqués.

Les tout premiers barrages ont été constitués à l’initiative des travailleurs en grève soutenus par le principal syndicat du pays, l’Union des travailleurs guyanais (UTG). Il y avait aussi des travailleurs du centre médico-chirurgical de Kourou.

Puis le mécontentement s’est étendu comme une traînée de poudre à l’ensemble de la population de Guyane. L’insécurité grandissante en fait le territoire le plus atteint de toute la France par la criminalité. Le chômage, la décomposition des services publics, dans l’éducation et la santé notamment, le sentiment d’être méprisé et discriminé par les gouvernements et l’État français, tout cela à la fois a fait exploser une colère contenue depuis longtemps.

La population a mis en place des barrages routiers, principalement aux ronds-points, dans les villes et villages. Mardi 28 mars, ces barrages ont été partiellement levés pour permettre la tenue de deux grandes manifestations à Cayenne et à Saint-Laurent-du-Maroni.

La mobilisation populaire s’organise autour de multiples collectifs qui se sont constitués d’un bout à l’autre de la Guyane : collectif des commerçants, collectif des agriculteurs, collectif qui réclame un commissariat à Kourou, et bien d’autres, par profession, par ville, village ou quartiers, chez les lycéens aussi.

Une partie du mécontentement des transporteurs et petits patrons vient du fait qu’une grande partie des marchés du chantier de la future Ariane 6 leur échappe. Il semble qu’Eiffage soit bien mieux loti qu’eux.

Les 500 Frères contre la délinquance

Quant aux 500 Frères contre la délinquance, ce collectif d’hommes en noir, encagoulés, que l’on voit un peu partout dans le pays, il s’agissait à l’origine, il y a un peu plus d’un mois, d’un groupe constitué pour réagir à l’insécurité, aux cambriolages, aux meurtres et assassinats qui sont légion en Guyane. Dirigé par un policier en disponibilité, ce groupe avait au départ mis en cause les immigrés. Se défendant d’être une milice, ils en ont toutefois bien des caractéristiques. Aujourd’hui, avec l’implication de la population immigrée dans le mouvement et sur les barrages, Surinamiens, Brésiliens, Haïtiens, les 500 Frères contre la délinquance ont dû remiser leurs déclarations anti-immigrés. Il y aurait même aujourd’hui des immigrés dans leurs rangs.

Même s’ils sont applaudis par la population dans les meetings des ronds-points, même si leur stature, leurs cagoules noires, l’apparence de détermination qu’ils expriment tant par leur accoutrement que dans leurs propos, leur donnent une image de groupe radical, prêt à tout, aux yeux de la jeunesse et de la population, ces 500 Frères ne proposent pas de solution. Ils ne sont pas l’émanation directe de la mobilisation populaire, mais un groupe à part, constitué avant le mouvement populaire, proche de la police et bénéficiant de la bienveillance de la préfecture. C’est à la population elle-même de s’organiser et de freiner les prétentions éventuelles des 500 Frères à contrôler le mouvement populaire, et aux 500 Frères d’apporter une aide à la population mobilisée tout en se plaçant sous son contrôle.

Les intérêts particuliers des travailleurs de Guyane

Bien que les travailleurs soient la colonne vertébrale de la grève générale, bien que ce soient eux qui ont démarré le mouvement, bien qu’ils aient répondu massivement à l’appel à la grève générale de l’UTG et de ses 37 syndicats fédérés, la tête du mouvement est ailleurs pour l’instant.

Il est frappant de constater que le cahier de revendications publié lundi 27 mars par les collectifs et signé du Collectif pour le décollage de la Guyane, le plus important, comporte une série de revendications concernant les agriculteurs, les Amérindiens, les enseignants, les transporteurs et bien d’autres, mais aucune ne concerne les travailleurs des entreprises. Il n’énonce aucune revendication ouvrière. Aucune augmentation de salaire, aucune revendication d’amélioration des conditions de travail n’y figure.

Certes, beaucoup de revendications concernent aussi les travailleurs indirectement, mais aucune ne leur est propre. Elles sont celles des collectifs. Il y a bien la construction de cinq lycées, dix collèges, 500 classes primaires, la construction de routes, des crédits pour la santé et tout ce qui concerne l’amélioration de la vie générale de la population.

Par contre, si les revendications propres des travailleurs n’ont pas été prises en compte, celles du Medef local, elles, l’ont été. Le cahier de revendications des collectifs stipule bien la création d’une zone franche sociale et fiscale sur dix ans conforme à ses vœux, ou encore la mise en place du Small Business Act pour améliorer la compétitivité des petites et moyennes entreprises. On a vu le représentant du Medef local sur le principal barrage faire des déclarations de soutien au mouvement général et parler d’allègement du coût du travail. Cela veut dire baisse des cotisations patronales, gel des salaires, pas d’embauches autres que sur des subventions publiques, etc.

Plus généralement, on ne voit pas non plus de revendications spécifiques pour les pauvres des quartiers et pour les chômeurs.

La lutte générale en Guyane ne fait peut-être que commencer. Les travailleurs ont encore le temps de s’organiser en une force particulière, et de se manifester pour faire valoir leurs propres intérêts. Ce serait le début d’une prise de conscience de classe, indispensable pour leurs combats de l’heure et ceux de demain. La mobilisation populaire d’aujourd’hui peut en donner l’occasion aux travailleurs de Guyane.

Pierre JEAN-CHRISTOPHE