Depakine : empoisonnement conscient

22 Mars 2017

Le 16 mars, sur France 2, Envoyé spécial diffusait un reportage intitulé « Depakine : un silence coupable ». C’est le silence du laboratoire Sanofi qui a laissé des femmes prendre cet antiépileptique alors qu’elles étaient enceintes, sans les avertir des risques – pourtant connus – encourus par les enfants à naître.

Le reportage a montré une jeune femme racontant son bonheur, en 2002, quand elle a mis au monde son enfant. Mais, neuf mois plus tard, « il est très calme, trop calme et, à un an, il ne sourit pas, ne marche pas même à quatre pattes et semble enfermé dans sa bulle », dit-elle. En 2009, c’est par le hasard de ses lectures qu’elle fit le lien entre les troubles de son enfant et la Depakine qu’elle prenait, indispensable, parce qu’elle est épileptique.

Pourtant, avant même la naissance de cet enfant, on connaissait les risques. En 1982, des études avaient montré le risque de survenue de graves malformations neurologiques. Au tout début des années 2000, le risque accru de retards mentaux, de troubles autistiques et de troubles des apprentissages avait été démontré. Mais les femmes n’en étaient pas pour autant averties. En 2000, la notice d’utilisation du médicament conseillait de prévenir son médecin en cas de grossesse ou de désir de grossesse ; en 2006 elle déconseillait l’utilisation de la Depakine pendant la grossesse, et il a fallu attendre 2014 pour qu’elle indique clairement la gravité des effets secondaires : un risque de malformation neurologique d’environ 11 % et un risque de troubles graves du comportement et du développement intellectuel pouvant atteindre 30 à 40 % ! Enfin aujourd’hui, depuis le 1er mars, les boîtes de médicaments contenant du valproate (le principe actif de la Depakine), sont revêtues d’un pictogramme alertant les femmes enceintes du danger que présente ce médicament pendant la grossesse. Ce n’est pas l’effet de la bonté de Sanofi mais le résultat du combat acharné de femmes mères d’enfants souffrant des effets secondaires de la Depakine.

Dans une note interne distribuée au lendemain de la diffusion du reportage d’Envoyé Spécial, le laboratoire a dénoncé « une présentation des faits totalement tendancieuse », ajoutant : « La santé des patients est la première préoccupation de Sanofi. C’est notre raison d’être et notre engagement à tous. »

Mais les faits ont la peau dure, avec les multiples retards apportés à l’information des patients et des médecins, le mépris répugnant d’un expert à l’égard des enfants et de leurs parents, l’attitude de Sanofi en Grande-Bretagne utilisant une armée d’avocats pour museler la plainte des familles, les atermoiements du directeur des affaires médicales prétendant que le retard pris pour l’apposition du pictogramme et sa généralisation à l’ensemble des pays est d’ordre technique. Il faut y ajouter l’ultime déclaration de ce personnage : « Putain, elle m’a scié, j’ai failli la tuer, elle m’a gonflé… » prononcée à la sortie de l’entrevue avec la journaliste, en oubliant qu’il portait encore un micro. Tout laisse donc plutôt penser que la première préoccupation de Sanofi et sa raison d’être reste les 500 millions d’euros rapportés chaque année par la Depakine.

Sophie GARGAN