Lénine : « Ce gouvernement ne donnera ni la paix, ni le pain, ni la liberté ! »

16 Mars 2017

Alors que la révolution russe a éclaté en mars, Lénine, encore exilé en Suisse, n’a la possibilité de suivre les événements qu’à travers la presse bourgeoise. Dans cinq lettres envoyées au journal bolchevique Pravda, il analyse la situation révolutionnaire d’une façon qui bouscule l’ambiance de conciliation régnant au lendemain de la chute du tsarisme et de la mise en place d’un gouvernement provisoire aux mains de la bourgeoisie. Kamenev et Staline, responsables du journal, n’osent publier qu’une seule de ces Lettres de loin.

« Comment a pu se produire ce « miracle » qu’en huit jours seulement (…) se soit effondrée une monarchie qui durait depuis des siècles (…) ? (…)

La première révolution (1905) a profondément ameubli le terrain, déraciné des préjugés séculaires, éveillé à la vie politique et lutte politique des millions d’ouvriers et des dizaines de millions de paysans, révélé les unes aux autres et au monde entier toutes les classes (et les principaux partis) de la société russe quant à leur nature réelle, quant au rapport réel de leurs intérêts, de leurs forces, de leurs moyens d’action, de leurs buts immédiats et lointains. (…)

Cette révolution de huit jours a été « jouée », s’il est permis de se servir d’une métaphore, comme après une dizaine de répétitions générales et partielles ; les « acteurs » se connaissaient, savaient leurs rôles, leurs places et tout le décor en long et en large, de bout en bout, jusqu’aux moindres nuances tant soit peu importantes des tendances politiques et des procédés d’action. (…)

La monarchie tsariste est battue, mais elle n’a pas encore reçu le coup de grâce.

(…) Pour combattre efficacement la monarchie tsariste, pour assurer la liberté réellement et non en paroles, non par les promesses des beaux parleurs (…), ce ne sont pas les ouvriers qui doivent soutenir le nouveau gouvernement, mais ce gouvernement qui doit « soutenir » les ouvriers ! (…)

Notre révolution est bourgeoise, disons-nous, nous marxistes : aussi les ouvriers doivent-ils ouvrir les yeux au peuple sur les mensonges des politiciens bourgeois, lui apprendre à ne pas croire aux paroles, à compter uniquement sur ses forces, son organisation, son union, son armement.

Le gouvernement [provisoire] ne peut donner au peuple – quand bien même il le voudrait sincèrement (seuls des enfants en bas âge peuvent croire à la sincérité du gouvernement) – ni la paix, ni le pain, ni la liberté.

Ni la paix, parce que c’est un gouvernement de guerre, un gouvernement de continuation de la tuerie impérialiste, un gouvernement de rapine qui désire piller l’Arménie, la Galicie, la Turquie, enlever Constantinople, reconquérir la Pologne, la Courlande, la Lituanie, etc. (…)

Ni le pain, parce que c’est un gouvernement bourgeois.(…) Le peuple apprendra, et sans doute l’apprendra-t-il bientôt, qu’il y a du pain et qu’on peut en obtenir, mais pas autrement que par des mesures ne reculant pas devant la sainteté du capital et de la propriété foncière.

Ni la liberté, parce que ce gouvernement est celui des capitalistes et des grands propriétaires fonciers, qui craint le peuple (…).

Ouvriers, vous avez accompli des prodiges d’héroïsme prolétarien et populaire dans la guerre civile contre le tsarisme, vous devez accomplir des prodiges d’organisation prolétarienne et populaire pour préparer votre victoire dans la seconde étape de la révolution.

(…) Quels sont les alliés du prolétariat dans la révolution actuelle ?

Il a deux alliés : en premier lieu, la grande masse du semi-prolétariat et, en partie, des petits paysans de Russie, forte de dizaines de millions d’hommes et constituant l’immense majorité de la population. La paix, le pain, la liberté et la terre sont nécessaires à cette masse. (…)

En second lieu, le prolétariat russe a pour allié le prolétariat de tous les pays belligérants et de tous les pays en général. Cet allié est actuellement accablé dans une notable mesure par la guerre, et ses porte-parole sont trop souvent des social-chauvins d’Europe passés à la bourgeoisie (…). Mais chaque mois de la guerre impérialiste affranchit davantage le prolétariat de leur influence, et la révolution russe hâtera infailliblement ce processus sur une échelle immense. »