Le 8 février 1962 : Charonne, un crime d’État impuni

15 Février 2017

Le 8 février 1962, la guerre d’Algérie durait depuis huit ans. L’impérialisme français, pour maintenir sa domination sur sa colonie, avait mené une guerre faite de massacres et de tortures. Mais en 1962, il était manifeste que la lutte du peuple algérien allait porter ses fruits et que l’indépendance de l’Algérie était proche.

Des négociations avaient commencé à Évian entre le gouvernement français et le GPRA, le Gouvernement provisoire de la République algérienne émanant du FLN (Front de libération nationale).

Mais la guerre continuait en Algérie, où des généraux avaient tenté en vain de prendre le pouvoir en avril 1961 à Alger. En France, l’extrême droite, sous le sigle OAS (Organisation armée secrète) commettait des attentats contre ceux dont elle estimait qu’ils soutenaient la lutte du peuple algérien, depuis des personnalités gaullistes jusqu’à des militants de gauche.

La police, largement gangrenée par cette extrême droite, faisait preuve de plus de zèle dans la répression des militants du FLN et des organisations de gauche que dans la lutte contre les assassins de l’OAS. Le massacre du 17 octobre 1961, où la police parisienne réprima sauvagement une manifestation appelée par le FLN pour protester contre le couvre-feu imposé aux Algériens, vit en une seule nuit des centaines d’Algériens assassinés ou jetés à la Seine par la police. Des milliers d’autres furent internés.

Dans cette situation, l’attentat de l’OAS du 7 février 1962, qui visait le domicile d’André Malraux et qui défigura une fillette de 4 ans, provoqua une énorme émotion. Le PCF appela à manifester dès le lendemain à Paris. C’était la première fois qu’il le faisait depuis le début de la guerre d’Algérie.

Malgré l’interdiction de tout rassemblement, des dizaines de milliers de manifestants convergèrent vers la place de la Bastille. Les charges répétées de la police les obligèrent à refluer vers le boulevard Voltaire, où beaucoup cherchèrent à prendre le métro à la station Charonne. Celle-ci étant fermée, les manifestants se retrouvèrent bloqués au bas des escaliers, pris au piège, entassés les uns sur les autres. Les policiers matraquèrent tous ceux qui cherchaient à s’échapper et jetèrent des grilles d’arbres sur cette masse humaine. On dénombra neuf morts, tous militants ou sympathisants du PCF, et une centaine de blessés.

Devant l’émotion soulevée, le PCF ne put qu’appeler à une nouvelle manifestation cinq jours plus tard. Elle rassembla une foule énorme, plusieurs centaines de milliers de personnes défilant jusqu’au cimetière du Père-Lachaise. Des millions de personnes suivirent l’appel à la grève de protestation dans le pays.

La direction du PCF fit de ce qu’on appela désormais Charonne le symbole d’une politique anticolonialiste plus prétendue que réelle, cherchant à faire oublier que, depuis le début de la guerre d’Algérie, il n’avait jamais défendu l’indépendance de l’Algérie contre l’impérialisme français. En 1956 le PCF avait voté les pouvoirs spéciaux au socialiste Guy Mollet, qui s’était fait élire pour la paix en Algérie et qui, au contraire, intensifia la guerre, en y envoyant le contingent.

Pendant toute la guerre, le PCF avait préféré au mot d’ordre d’indépendance la seule revendication très ambiguë de « Paix en Algérie ». Et en octobre 1960 encore, ce parti refusa l’organisation d’une manifestation contre la guerre, parce qu’elle était interdite. Il est vrai que le PCF n’eut jamais, à la différence de la SFIO, le Parti socialiste, de responsabilité gouvernementale dans la conduite de cette guerre coloniale. Mais sa direction attendit 1962 et les négociations entre le FLN et de Gaulle, qui montrèrent que la bourgeoisie française s’était résolue à l’indépendance de l’Algérie, pour manifester ouvertement contre cette guerre. Les très nombreux militants communistes qui l’avaient combattue étaient ainsi restés livrés à eux-mêmes.

Aujourd’hui, plus d’un demi-siècle après, les assassins de Charonne sont pour la plupart décédés sans jamais avoir eu à rendre de comptes à la justice, tout comme ceux du massacre du 17 octobre 1961. L’État français, qui a tout juste été capable d’une hypocrite et très tardive autocritique, n’a jamais condamné sa police ni son armée, responsables de tant de massacres.

Cédric DUVAL