Grande-Bretagne : après le Brexit, un climat empoisonné29/06/20162016Journal/medias/journalnumero/images/2016/06/2500.jpg.445x577_q85_box-0%2C104%2C1383%2C1896_crop_detail.jpg

Dans le monde

Grande-Bretagne : après le Brexit, un climat empoisonné

L’annonce du succès du Brexit dans le référendum du 23 juin, en Grande-Bretagne, avec 51,9 % des voix et une participation électorale record de 72,2 %, aura pris tout le monde par surprise.

Dans la classe politique, la consternation était évidente, dans les rangs gouvernementaux comme dans la majorité proeuropéenne des grands partis. Mais même le camp du Brexit a montré par un certain flottement qu’il ne s’attendait pas à ce résultat, à tel point que dans la soirée du 23 Nigel Farage, le leader du parti souverainiste UKIP, avait déjà admis sa défaite !

L’anatomie d’un résultat...

C’est l’électorat conservateur traditionnel des provinces riches qui a fourni les plus fortes majorités pour le Brexit. En revanche, la plupart des grandes agglomérations, dont la capitale, se sont prononcées pour le maintien dans l’Union européenne.

Cela n’a pas empêché les commentateurs de tous bords d’attribuer la responsabilité de la victoire du Brexit à l’électorat populaire du Parti travailliste qui aurait, selon eux, défié les consignes de son parti pour exprimer ainsi ses préjugés anti-immigrés.

C’est aussi ce prétexte qu’a invoqué la droite de ce parti pour tenter de contraindre le leader du parti, Jeremy Corbyn, à démissionner. Elle lui reproche de s’être montré trop mou sur l’immigration, pour avoir dénoncé la dérive anti-immigrée de la campagne !

Que les sentiments anti-immigrés aient joué dans l’électorat populaire ne fait aucun doute. Mais à qui la faute ? L’essentiel de la classe politique n’a-t-elle pas mené campagne contre les immigrés, en les accusant d’être responsables de la dégradation générale des conditions de vie ? Comme si cette dégradation n’était pas due à l’offensive patronale contre l’emploi et les salaires, et aux réductions brutales des budgets sociaux auxquelles se sont livrés les gouvernements successifs, pour financer leur sauvetage du grand capital !

Il est vrai qu’une fraction importante de l’électorat populaire s’est aussi servie du Brexit pour défier Cameron et sa politique antiouvrière et, dans les grandes entreprises, pour répondre au chantage à l’emploi auquel se livraient les patrons pour convaincre leurs salariés de « bien » voter.

Évidemment, ce vote de défiance ne pouvait servir les intérêts des travailleurs, car il renforcera la démagogie nauséabonde et nationaliste qui a dominé cette campagne. Mais ce n’est pas un hasard si les secteurs ouvriers où le vote pour le Brexit a été le plus élevé coïncident avec les déserts industriels laissés par les licenciements massifs de la sidérurgie et des mines : la colère et le manque de perspective y ont masqué le fait que ce vote n’offrait aucun choix réel pour les travailleurs.

... qui ne satisfait pas grand monde

Une fois passée la surprise, les réactions au résultat ont été des plus mitigées parmi les travailleurs. Sans doute ont-ils savouré la mine déconfite de Cameron lorsqu’il a annoncé sa démission pour l’automne prochain, mais la perspective de voir la morgue provocatrice de son successeur probable, Boris Johnson, s’étaler sur les écrans ne sourit pas à grand monde. En fait, au lieu de manifestations de joie, on a vu apparaître un nouveau vocable, celui de « regretxiter », pour désigner ceux qui se sont prononcés pour le Brexit mais qui, au vu des résultats, voudraient pouvoir revenir sur leur vote.

Car bon nombre d’électeurs, et pas seulement ceux qui ont voté pour le maintien dans l’UE, en sont à se dire que le résultat n’est guère convaincant, pour un vote que les deux camps avaient présenté comme un choix historique. Après tout, le Brexit ne l’emporte que de 3,8 %, soit moins de 1,3 million de voix sur 33,5 millions de votants. Et si d’aussi minces majorités sont depuis longtemps acceptées dans le jeu de chaises musicales parlementaires ou municipales, il n’en va pas de même s’agissant de la remise en cause d’un état de fait institutionnel vieux de quarante-trois ans.

Cette ambivalence a posteriori de l’électorat est si palpable que, fait sans précédent, une pétition électronique réclamant l’organisation d’un deuxième référendum a recueilli plus de 3,3 millions de signatures en moins de 48 heures ! C’est bien plus qu’il n’en faut légalement pour obtenir un débat parlementaire sur le sujet et peut-être même fournir au gouvernement un prétexte pour embrayer en marche arrière, s’il y parvient sans provoquer de crise.

Le coût de leur démagogie

Rappelons que toute cette comédie référendaire n’avait rien à voir avec l’UE. Elle fut conçue par Cameron comme une stratégie pour priver UKIP de son seul argument électoral, son opposition à l’UE, et désamorcer les frayeurs des députés conservateurs à l’idée de perdre des voix à son profit.

De dérive politicienne en surenchère démagogique, cette stratégie a fini par se retourner contre celui qui l’avait conçue, mais aussi contre ses donneurs d’ordres du milieu des affaires qui, eux, ne voulaient pas d’un tel résultat.

Mais toutes ces surenchères démagogiques auxquelles se sont livrés tant Cameron que le camp du Brexit, sur le dos des travailleurs immigrés, ont un prix pour toute la classe ouvrière britannique. Elles ont créé un climat dans lequel il est devenu légitime de parler des travailleurs immigrés comme de parasites. Et comme, hormis quelques voix isolées, le mouvement ouvrier officiel a conservé un silence assourdissant à ce sujet, quand il n’est pas allé ouvertement dans le sens du vent dominant comme c’est le cas de certains syndicats, il ne se trouve guère de contrepoids parmi les travailleurs pour lutter contre ce poison qui ne peut que diviser leurs rangs.

Sur une note plus positive, la réalité est néanmoins que des millions de travailleurs britanniques subissent au jour le jour l’exploitation capitaliste aux côtés de leurs camarades immigrés, dans les usines, les chantiers, les centres de tri ou les dépôts de chemins de fer. Et, quelles que soient les divisions créées par la démagogie des politiciens, la nécessité de résister à l’exploitation ressoudera leurs rangs sur la base de leurs intérêts de classe.

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