Il y a 150 ans, le 1er janvier 1863 : Lincoln et l'émancipation des esclaves

30 Janvier 2013

« Toute personne esclave dans un État ou une partie déterminée d'un État dont les citoyens sont actuellement en rébellion contre les États-Unis, est dès maintenant, et pour toujours, déclarée libre. (...) Et, si elle est en bonne condition, elle sera acceptée au sein de l'armée des États-Unis ». C'est ainsi que, le 1er janvier 1863, Abraham Lincoln, seizième président des États-Unis, annonça, en pleine guerre de Sécession, la fin de l'esclavage aux États-Unis.

Les motifs de la sécession Nord-Sud

Quand la guerre civile entre le Nord et le Sud des États-Unis avait commencé en avril 1861, à l'initiative des sudistes, peu après l'intronisation de Lincoln à la présidence, ce dernier avait fixé pour seul objectif le maintien de l'Union.

En dépit des pressions des milieux abolitionnistes, radicaux ou présents dans son parti, le Parti républicain, et de sa répugnance personnelle vis-à-vis de l'esclavage, Lincoln n'avait pas mis en avant cet objectif. Mais la question de l'esclavage, de son maintien ou de sa disparition, empoisonnait depuis toujours les relations entre le Nord du pays, plutôt industriel, et un Sud qui avait bâti sa prospérité sur le dos des esclaves noirs.

Depuis 1820, la vie politique avait été marquée par une série de compromis passés entre le Nord et le Sud, dont ce dernier était le principal bénéficiaire. Le Parti républicain de Lincoln, né en 1854, regroupait des politiciens venus de différents horizons qui voulaient en finir avec la politique du Parti démocrate lié aux planteurs esclavagistes.

Les États-Unis regroupaient deux réalités bien différentes. Le Nord était un État industriel, doté de riches régions agricoles, où New York dominait les circuits financiers. Le Sud, peu industrialisé, s'appuyait sur une économie de plantation reposant sur l'esclavage. Il produisait notamment du coton destiné aux filatures anglaises et aussi françaises. 350 000 planteurs y régnaient sur quatre millions d'esclaves. Tandis que la bourgeoisie industrielle du Nord avait besoin de tout le marché américain pour se développer, le Sud esclavagiste cherchait à étendre son système à d'autres États américains, au fur et à mesure que ceux-ci entraient dans l'Union.

La sécession sudiste cherchait l'alliance avec la Grande-Bretagne, son principal client. Elle était tentée de redevenir une semi-colonie de celle-ci, à rebours de la guerre d'Indépendance de 1776 qui avait donné naissance aux États-Unis.

Le Parti républicain et l'abolitionnisme

Si le Parti républicain était né en rupture avec les tentatives d'expansion des esclavagistes il n'était pas pour autant l'aile la plus radicale du courant abolitionniste. La tentative de John Brown en 1859 de s'emparer d'armes, pour aider à l'émancipation des esclaves noirs, s'était achevée par sa pendaison et elle était encore dans tous les esprits. « Il y a quelque chose de plus effrayant que Caïn tuant Abel, c'est Washington tuant Spartacus », avait alors commenté Victor Hugo.

Les politiciens démocrates, du Sud comme du Nord, avaient perdu l'élection présidentielle de 1860 parce qu'ils avaient présenté deux candidats concurrents contre Lincoln, et ils le dénonçaient comme un dangereux abolitionniste. Sa victoire électorale fut pour eux le signal de la sécession et de la rupture avec l'État fédéral.

Mais, si Lincoln avait fini par porter les couleurs du Parti républicain, c'est qu'il était perçu dans son parti comme un modéré. Lors de son discours inaugural de président, il avait redit qu'il n'interviendrait ni directement ni indirectement pour abolir l'esclavage dans les États où il existait. Un an et demi plus tard, il expliquait encore à un abolitionniste : « Mon but suprême dans cette lutte est de sauver l'Union, ce n'est ni de sauver ni de détruire l'esclavage. Si je pouvais sauver l'Union sans libérer un seul esclave, je le ferais ; si je pouvais la sauver en libérant certains esclaves sans m'occuper des autres, je le ferais aussi. »

En juin 1862, il était devenu clair que la guerre civile serait de longue haleine. C'est alors que Lincoln annonça à son entourage qu'il allait proclamer la fin de l'esclavage. On lui conseilla d'attendre une bataille gagnée par l'Union pour l'annoncer. Le 17 septembre 1862, les nordistes l'emportaient à Antietam. Le 22 septembre, Lincoln fit une première déclaration sur la libération des esclaves des États sécessionnistes, réaffirmée le 1er janvier 1863.

Un renfort décisif pour le Nord

Cette proclamation avait comme premier objectif de saper la résistance des sudistes. C'est pourquoi seuls les États esclavagistes de la Confédération sudiste étaient visés : Arkansas, Texas, Louisiane (avec des exceptions), Mississipi, Alabama, Floride, Georgie, Caroline du Sud et du Nord et Virginie (sauf la Virginie-Occidentale ralliée au Nord). En revanche, Lincoln en dispensait les quatre États esclavagistes frontaliers de la Confédération sudiste, le Missouri, le Kentucky, le Maryland et le Delaware, qui n'avaient pas rejoint la Sécession.

La proclamation renforça la conviction de l'ensemble des combattants nordistes. Elle sapait les arrières des sudistes en faisant lever l'espoir de l'émancipation parmi tous les travailleurs noirs du Sud. Au fur et à mesure que les troupes du Nord l'envahirent, le nombre des Noirs émancipés allait grandir. Ils allaient fournir au Nord 200 000 combattants supplémentaires avec la mise sur pied d'unités de soldats noirs qui allaient vaincre les préjugés, y compris chez les nordistes, en montrant au combat une grande détermination.

En lançant sa proclamation, Lincoln s'était demandé quelle serait la réaction des États esclavagistes restés dans l'Union. Non seulement, ils ne rejoignirent pas le camp sudiste, mais l'esclavage fut supprimé avant la fin de la guerre civile dans le Missouri, le Maryland, la Virginie-Occidentale, la Louisiane et le Tennessee.

L'abolition allait attacher pendant de longues années les Noirs américains au Parti républicain.

Le Nord remporta la victoire en 1865, au terme d'une guerre qui avait fait 600 000 morts, soit plus que toutes les guerres que les États-Unis ont engagées, de leur naissance à la guerre du Vietnam incluse. L'esclavage allait ainsi disparaître des États-Unis. Mais l'espoir des Noirs que l'abolition ouvrirait la voie à un développement égalitaire disparut en 1876, au terme d'une décade marquée au sud par l'agitation des tenants de la « suprématie blanche », donnant naissance notamment à des groupes racistes comme le Ku Klux Klan. En 1896 se mit en place la ségrégation qui devait pourrir encore longtemps les relations entre Noirs et Blancs, jusqu'à ce qu'une nouvelle lutte des Noirs américains aboutisse, en 1963, à la reconnaissance de leurs droits civiques, un siècle après la proclamation d'Abraham Lincoln.

Jacques FONTENOY