Chili, 21 décembre 1907 - Le massacre des mineurs de Santa Maria de Iquique

19 Décembre 2007

Le 2 décembre 1907, à Iquique, situé au nord du Chili, des milliers de mineurs de salpêtre et leurs familles furent mitraillés par l'armée. Les autorités chiliennes entendaient ainsi arrêter une grève générale dans la province de Tarapaca. Démarrée sur un site de production, la grève s'était étendue en quinze jours à tous les sites de la région. Les mineurs protestaient contre des conditions de vie indignes et des salaires de misère.

Comme celui d'autres pays d'Amérique latine, le sous-sol chilien est riche de matières premières. Pendant la deuxième moitié du 19ème siècle, on y exploita d'abord les mines d'argent jusqu'à épuisement. À partir de 1870, le nitrate, qu'on utilisait dans la fabrication d'explosifs, prit le relai. Bien avant le cuivre exploité encore aujourd'hui, il fut la grande richesse du Nord désertique. À partir de 1879, le Chili, la Bolivie et le Pérou se firent la guerre pour le nitrate pendant cinq ans. Le Chili l'emporta et prit la province de Tarapaca au Pérou et celle d'Antofagasta à la Bolivie.

La bourgeoisie chilienne perdit le contrôle de l'exploitation au profit de capitaux anglais et en 1880, le petit port d'Iquique tombait sous la coupe des Britanniques. Le chemin de fer, l'eau, l'éclairage et tout le reste appartenaient à deux capitalistes anglais, Harvey et North. Ce monopole quasi absolu de la production de nitrate de sodium naturel, le salpêtre, fit du Chili son principal exportateur vers l'Europe jusqu'à la Première Guerre mondiale.

Les conditions d'exploitation étaient ignobles. Les mineurs travaillaient 12 à 14 heures par jour, sept jours sur sept. Le salaire n'était pas payé en argent, mais en jetons, une monnaie créée par le patronat. Les mineurs pouvaient les changer contre de la monnaie chilienne une fois par semaine mais à un niveau de change défavorable. Pour survivre, les travailleurs n'avaient d'autre choix que de s'endetter auprès de l'entreprise qui les employait, ce qui accentuait leur dépendance. Celle-ci était renforcée par le système de la pulpería, un magasin où le mineur devait acheter, plus cher, ce dont il avait besoin.

Cette surexploitation contribua à tremper une génération de militants syndicalistes se réclamant des idées anarchistes. Les mineurs entretenaient des contacts avec les ouvriers des ports, entrant en lutte à plusieurs reprises. Le 5 décembre 1907, les cheminots, les dockers suivis d'autres salariés déclenchaient la grève dans le port d'Iquique pour une augmentation de salaire. Parallèlement, sur un site de production de nitrate, des mineurs démarraient la grève qui allait s'étendre dans toute la région. Leur comité de grève établit leurs revendications : l'abolition du système du jeton, la fin du monopole de la pulpería , l'augmentation des salaires sur la base d'un change fixe, l'arrêt des licenciements pour motif de grève, des conditions de travail sures, une allocation financière en cas d'accident, des cours du soir pour les travailleurs.

Pour briser le silence des représentants du patronat, les mineurs décidèrent de marcher vers le port d'Iquique. Après plusieurs jours et nuits de marche, des milliers de mineurs, leurs familles, ainsi que ceux qui en les voyant passer avaient décidé de se joindre à eux, s'y retrouvèrent par milliers. Leur calme, leur détermination et leur discipline contrastaient avec les calomnies de la presse aux ordres du patronat, qui les présentait comme des bandits.

Les représentants du patronat proposèrent alors aux marcheurs de retourner d'où ils venaient, de reprendre le travail et d'attendre huit jours une hypothétique réponse des capitalistes londoniens et allemands. Les autorités, elles, prétendaient mensongèrement que le comité de grève était d'accord avec la proposition des patrons. Elles parlaient de trains prêts à ramener les mineurs chez eux.

Ces manoeuvres n'aboutirent pas. Les mineurs et leurs soutiens étaient chaque jour plus nombreux dans le port d'Iquique. Les autorités imposèrent alors aux grévistes de se regrouper dans une école de la ville appelée Santa María. 8 000 personnes s'y retrouvèrent. 1 500 autres dormaient dans des tentes sur une place. C'est alors que plusieurs régiments débarquèrent, l'école et la place furent encerclées et des mitrailleuses mises en place. Le 21 décembre 1907, l'armée mitrailla hommes, femmes et enfants entassés dans l'école et sur la place.

Après la tuerie, comme toujours, les massacreurs d'ouvriers minimisèrent le chiffre des morts mais on estime qu'il y en eut entre trois et quatre mille.

Le patronat avait mis ainsi fin à la grève, mais ce massacre frappa l'opinion ouvrière. Le martyre des mineurs, de leurs familles et de leurs soutiens fit naître des vocations militantes au sein de la classe ouvrière chilienne. Quant à l'armée, elle avait montré clairement qu'elle était le bras armé des possédants, que ceux-ci étaient prêts à l'utiliser, s'ils pensaient leurs intérêts menacés.

Jacques FONTENOY

On peut lire sur cet épisode de l'histoire du mouvement ouvrier chilien un roman qui le raconte avec beaucoup de verve et de talent : Les fleurs noires de Santa Maria, écrit par Hernan Rivera Letelier (éditions Métailié, 18 euros.)