Janvier 1886, la grève des mineurs de Decazeville : La rupture avec les radicaux bourgeois

01 Février 2006

Le 26 janvier 1886, à 6heures du matin, quatre mineurs du puits Paleyret à Decazeville refusaient de prendre le travail. Tous les ouvriers du puits les suivaient dans la grève, rejoints dans la matinée par d'autres puits. L'après-midi, le directeur Watrin rencontrait en mairie une délégation des grévistes, mais refusait toute concession. La foule en colère le poursuivait, l'assiégeait, le tuait et jetait son corps par la fenêtre.

Dès le lendemain, Jules Guesde, l'un des fondateurs du mouvement socialiste en France, écrivait dans son journal Le cri du peuple: "Le sang avait coulé. Par extraordinaire, pour la première fois peut-être, ce n'est pas du sang ouvrier. (...) Devant ce cadavre d'employeur, de tortureur, qui va tirer des larmes de tous les yeux bourgeois et des condamnations d'une justice également bourgeoise, il nous est impossible de penser à autre chose qu'aux souffrances, aux injures et aux provocations dont une pareille mort n'est que le couronnement, pour ne pas dire le châtiment."

Une exploitation féroce

Dans cette petite ville de l'Aveyron, créée en 1825 par le duc Decazes, l'exploitation était féroce. La Société des Houillères de l'Aveyron voulait en outre imposer à ses ouvriers d'élire les candidats royalistes et cléricaux, contre la République instaurée dix ans auparavant.

Watrin s'était fait l'agent impitoyable de cette politique. Dans ces mines dangereuses, où la présence de pyrites déclenchait des incendies, il rognait sur tous les travaux de sécurité. Par un système d'amendes et de retenues, il avait réussi à réduire considérablement les salaires. Un système de magasin d'entreprise, l'économat, faisait payer plus cher aux ouvriers les produits de première nécessité et ruinait les petits commerçants. Le préfet avait prévenu la compagnie et le ministre de l'Intérieur: une explosion était inévitable. Pourtant, la compagnie ne fit rien, et finalement Watrin en fit les frais.

Aussitôt après, cavalerie et infanterie occupèrent la ville et les puits. Les arrestations de grévistes se multiplièrent. Le 29 janvier, le travail reprit sur quelques promesses de la direction, qu'elle s'empressa de trahir. Comptant sur l'armée et sur la répression pour imposer une défaite totale aux ouvriers, elle réduisit encore les salaires. Du coup, la grève reprit le 25 février, et elle devait durer jusqu'au 14 juin.

Entre-temps, ce conflit était devenu une affaire politique nationale. La presse socialiste, en particulier le journal du Parti Ouvrier Français, le parti de Guesdes, et le journal L'Intransigeant avaient pris parti pour les grévistes. À la Chambre, le 11 février le député socialiste Basly, qui avait lui-même été mineur pendant dix-huit ans, interpella le gouvernement. Sous les huées de la droite royaliste et les avertissements du président de séance, il dénonça Watrin l'affameur, justifia la révolte ouvrière en invoquant la prise de la Bastille le 14 juillet 1789, réclama la mise en liberté des ouvriers arrêtés et développa un programme de revendications ouvrières, comprenant en particulier la revendication de la journée de huit heures et celle d'un salaire minimum. Seuls trois députés ouvriers osèrent se lever pour l'applaudir. Jules Guesde déclara: "Les classes et leur lutte fatale ont fait leur entrée au Palais-Bourbon".

La création du "groupe ouvrier"

Jusqu'alors, les quelques députés ouvriers, élus sur des listes d'alliance avec des radicaux bourgeois, ne s'en distinguaient guère. Or, après la mort de Watrin, tous les républicains, même les radicaux, même Jean Jaurès qui en faisait encore partie, firent bloc avec la droite royaliste pour la défense de l'ordre et de la propriété. Basly puis Camélinat firent le choix inverse, inspirés par leur conscience de classe et leur solidarité avec les grévistes. Des élus et les journalistes socialistes se solidarisèrent avec eux. Neuf députés formèrent ensuite un "groupe ouvrier" réclamant la nationalisation de la propriété.

Dans tout le pays les manifestations et les meetings en faveur des mineurs de Decazeville se multiplièrent, animés par les dirigeants socialistes Jules Guesde, Paul Lafargue, Louise Michel ou le blanquiste Eudes. Le Conseil municipal de Paris vota 10000 F d'aide aux grévistes, le Conseil général de la Seine 5000 F, suivis par des dizaines de conseils municipaux de banlieue et de province. Des wagons de pommes de terre leur arrivaient, pour les aider à tenir.

À Paris, le député Rochefort démissionna pour protester contre les arrestations des grévistes et l'élection partielle qui suivit cette démission permit de faire campagne pour ou contre la grève. Les socialistes se mirent d'accord pour présenter l'ouvrier graveur Ernest Roche, contre un candidat radical soutenu aussi par le centre et la droite. Ce dernier l'emporta par 146000 voix contre 100000 pour Roche, arrivé en tête dans les quartiers ouvriers. C'était un vote de classe et Eugène Pottier, l'auteur des paroles de L'Internationale, écrivit une chanson dont le refrain dit:

"Nous sommes Cent mille hommes!"

Finalement, la direction des mines de Decazeville céda sur les salaires le 12 juin et le travail reprit le 14. Mais les poursuites contre les grévistes continuèrent. Du 15 au 20 juin, la cour d'assises de Rodez jugea neuf ouvriers et une ouvrière accusés de la mort de Watrin. Six furent acquittés, mais quatre condamnations tombèrent: 8 ans de travaux forcés, 5, 6 et 7 ans de réclusion. En septembre, aux assises de la Seine, ce fut le tour de Jules Guesde, de Paul Lafargue et du docteur Susini, accusés d'avoir, dans un meeting du Parti Ouvrier Français, appelé au meurtre et à la suppression de la propriété privée. Ils se défendirent en accusant la société capitaliste et furent tous trois acquittés.

Le redressement du mouvement ouvrier

La grève de Decazeville allait marquer une étape dans la remontée du mouvement ouvrier français décapité par l'écrasement de la Commune. Elle a mis en évidence non seulement la solidarité ouvrière qui s'organisait, mais aussi l'incompatibilité des intérêts prolétariens avec ceux de la bourgeoisie, aussi radicale fût-elle. C'est ce que Friedrich Engels soulignait dans ses lettres à Paul Lafargue: "La glace -la toute-puissance parlementaire des radicaux- est rompue. C'était cette superstition chez les ouvriers parisiens, cette croyance qu'en allant au-delà des radicaux on mettait en danger la République ou du moins on ferait le jeu des opportunistes en divisant le "parti révolutionnaire", qui faisait la force des radicaux." (16 février) "Cette apparition d'un parti ouvrier au Palais-Bourbon est le grand événement de l'année. La chape est maintenant rompue sous laquelle les radicaux avaient réussi jusqu'à présent à étouffer les masses laborieuses en France." (Lettre du 15-16 mars)

Cette nécessité d'une politique de classe, indépendante des politiciens bourgeois "de gauche", que souligna la grève de Decazeville, est toujours d'actualité 120 ans plus tard.

Vincent GELAS